Pourquoi Kévin Mayer, en route vers le record du Monde, a eu raison de ne pas assurer
Pourquoi Kévin Mayer, en route vers le record du Monde, a eu raison de ne pas assurer

L’abandon de Kévin Mayer aux championnats d’Europe de Berlin a fait des heureux : le décathlonien est présent ce week-end au Décastar à Talence (Gironde). A mi-parcours, il est sur les bases du record du Monde. Sans se renier.

Le résultat et la manière ? Ou seul le résultat et la matière (tangible de la médaille) ?

Flash-back. A Londres aux Mondiaux 2017, la médaille d’or de Kévin Mayer n’avait tenu qu’à quelques millimètres : une première barre, 5,10 m, effleuré mais franchie à sa troisième et ultime tentative. Elle tombait et le titre mondial s’envolait.

 

Flash-back, plus récent. A Berlin, après un 100 mètres canon (10’’64), le grand blond mord ses trois sauts à la longueur. Un zéro rédhibitoire dans sa quête de titre continental. Dans la foulée, à la différence de ses compatriotes Ruben Gado et Romain Martin, qui ont eux aussi mordu à trois reprises, Mayer décide de stopper son décathlon.

 

 

En zone mixte, les questions fusent : pourquoi le recordman de France n’a-t-il pas assuré ses deuxième ou troisième sauts, pour aller quérir sans sourciller ce titre européen qui lui tendait les bras ?

« Franchement, vous croyez que c’est ça le sport ? »

La réponse est cinglante. « Je me faisais trop plaisir à sauter, je sautais bien, ça allait loin, c’était génial. Si je ne pensais qu’à sauter 6,90 m, j’arrêterais le déca. Est-ce qu’en tant homme je me serais félicité de faire 6,90 m ? Non, je ne pense pas. Pourquoi ne pas faire un 8 500 dégueulasse en essayant de gagner (son record : 8 834 points, le record du Monde d’Ashton Eaton : 9 0 45)…Franchement, vous croyez que c’est ça le sport ? ».

Dans les sports collectifs, cette dualité entre le résultat et la manière de l’obtenir fait souvent débat.

En substance, tu gagnes, tu as raison. Tu perds, tu as tort. Le meilleur exemple ? Didier Deschamps et l’équipe de France de football, critiqué durant la phase de poules du Mondial en Russie en raison d’un fonds de jeu lénifiant. Deux semaines plus tard, la France était en effusion.

Pourquoi faire du sport ?

La question, que soulève Mayer, est celle du pourquoi : pourquoi faire du sport de haut niveau ? Du sport, tout court ? Pourquoi, chaque jour, se perfectionner, réitérer les mêmes gestes, pousser de la fonte, sprinter, travailler ses gammes, avaler les obstacles ?

Mayer a déjà pléthore de médailles internationales : un titre mondial, un titre européen indoor, un titre mondial indoor. Il est au-delà des titres.

Sa quête ? Voir ce qu’il a dans les tripes, se transcender le jour J. C’est peut-être, sans doute, flirter avec les huit mètres en longueur. Mais à quoi bon sauter à 6,90 mètres après s’être préparé de longs mois durant ?

C’est mourir avec ses idées diront les contempteurs. A la manière d’un Pep Guardiola en football, et son inaltérable jeu de possession. « Au 3e essai, la seule chose qui compte, c’est de rester en vie » avait déclaré le champion d’Europe 1994 du décathlon Alain Blondel.

On se fourvoie en passation

Ce n’est pas la conception de Mayer. Pas celle des médias, et peut-être, de la majorité du public. Qui réclame des médailles. Qui brûle de voir son pays en tête du sacro-saint tableau des médailles, symbole prétendu de la force d’une nation.

On oublie que ce qui sous-tend ce tableau peinturluré de simples chiffres sans âme, ce sont des hommes et des femmes qui performent. « Performer. Passer à travers la forme. Sa propre forme, la percer » comme l’écrit Olivier Haralambon dans le Versant féroce de la joie.

L’immense déception de Kévin Mayer à Berlin (Photo © KMSP / FFA)

Et l’on se fourvoie en passation : il faut promouvoir la transmission du pouvoir des chiffres au pouvoir de l’humain.

Mayer veut exprimer la quintessence de son potentiel. Ce qui peut, parfois, résulter en une quinte et cent, enfin plutôt la « quinte » après le cent (mètres) comme à Berlin.

Ce qui peut parfois, donner lieu à des perfs exceptionnelles. A l’instar de celles réalisées à Talence pour le Décastar, qu’il n’avait pas prévu à son programme – avant que son avatar allemand ne bouleverse la donne.

10’’54, record personnel sur le 100 mètres ; 7,80 m à la longueur, après un premier essai rageur à 7,59 m –loin donc d’assurer à 6,90 m ; 16,00 mètres au poids ; 2,05 mètres à la hauteur où il a fait montre de sa formidable capacité à se transcender : par trois fois, au pied du mur (1,99 m ; 2,02 et 2,05 m), le Drômois est passé à son ultime tentative.

Au terme de la première journée, il totalise 4 563 points, 140 de moins qu’Ashton Eaton lors de son record du Monde. Et quand on sait que sa deuxième journée est, traditionnellement, meilleure que celle de l’Américain…

Sûr qu’il ne va pas chercher à assurer demain (dimanche 16 septembre), mais bel et bien à « percer » sa propre forme.

Actualisation : dimanche 16 septembre. La forme a été percée en bonne et due forme. 9 126 points, nouveau (stratosphérique) record du Monde.

Photo de une : KMSP.

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