{"id":1707,"date":"2021-08-22T18:25:57","date_gmt":"2021-08-22T16:25:57","guid":{"rendered":"http:\/\/quentinguillon.com\/?p=1707"},"modified":"2023-06-28T10:53:46","modified_gmt":"2023-06-28T08:53:46","slug":"grand-raid-des-pyrenees-lexploration-du-corps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/quentinguillon.com\/index.php\/2021\/08\/22\/grand-raid-des-pyrenees-lexploration-du-corps\/","title":{"rendered":"Grand Raid des Pyr\u00e9n\u00e9es : l&#8217;exploration du corps"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Que peut un corps\u00a0?<\/p>\n<p>Vendredi 20 ao\u00fbt, \u00e0 21 heures, veille du Tour des Lacs du Grand Raid des Pyr\u00e9n\u00e9es (GRP). Le corps est tout \u00e9moustill\u00e9, il fr\u00e9tille \u00e0 l\u2019id\u00e9e de se lancer sur son premier 80 km en haute montagne (5\u00a0000 m D+), apr\u00e8s une chouette et grosse pr\u00e9paration.<\/p>\n<p>Il n\u2019y aura pas de pluie. Il n\u2019y aura pas d\u2019orage. Il n\u2019y aura pas de brouillard. Tous les voyants sont au vert.<\/p>\n<p>Quatre heures plus tard samedi matin 1 heure. Le corps agit\u00e9 et transpirant ne trouve toujours pas le sommeil. La t\u00eate est pilonn\u00e9e au marteau piqueur. Les voyants \u00ab\u00a0s\u2019orangissent\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Samedi matin, 2 heures. Grosse migraine, toujours. Je lis un paragraphe du premier bouquin qui passe et les lignes ne se superposent pas sur mes yeux heurt\u00e9s\u00a0: elle n\u2019est donc pas ophtalmique. <em>(Mais c\u2019est quoi, lors\u00a0?\u00a0<\/em>s\u2019enfi\u00e8vre mon cerveau) Naus\u00e9es. Chaque geste, \u00e9pingler le dossard, enfiler les chaussettes, mettre l\u2019eau \u00e0 bouillir est effectu\u00e9 au ralenti.<\/p>\n<p>Le corps regimbe \u00e0 finir le caf\u00e9 qui le d\u00e9go\u00fbte\u00a0; le corps ne peut rien manger, en fait. Le feu passe \u00e0 l\u2019orange vif. Tr\u00e8s vif.<\/p>\n<p><strong>Les yeux percut\u00e9s par un marteau piqueur invisible\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>Samedi matin 2h45 heures \u00e0 deux heures du grand d\u00e9part maintenant. Le feu vient de passer au rouge. Le corps est recroquevill\u00e9 en chien de fusil dans le lit, les yeux ferm\u00e9s re\u00e7oivent uppercut sur uppercut : c\u2019est d\u00e9cid\u00e9, je ne prends pas le d\u00e9part.<\/p>\n<p>La pens\u00e9e m\u00eame de grimper le Portet est douloureuse&#8230;et le corps entier fr\u00e9mit \u00e0 l\u2019id\u00e9e du danger \u00e0 venir.<\/p>\n<p>Le torrent de questions afflue, simultan\u00e9\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Pourquoi cette migraine, maintenant, ce qui ne m\u2019arrive jamais\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0; <em>\u00ab\u00a0Mais tu es faible, non, de ne pas tenter\u00a0? Elle a servi \u00e0 quoi, la pr\u00e9paration\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Et dans la foul\u00e9e\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Enfin bon, si c\u2019est pour se retrouver en carafe \u00e0 2\u00a0500 m d\u2019altitude\u2026\u00a0\u00bb<\/em> Ce serait l\u2019occasion d\u2019un bapt\u00eame en h\u00e9lico, \u00e0 la limite.<\/p>\n<p>Subitement, comme m\u00fb par une force invisible (<em>celle de la derni\u00e8re chance\u00a0?<\/em>) je m\u2019oblige \u00e0 quitter cet \u00e9tat lugubre et me dirige vers le PC course, tout proche sur la ligne d\u2019arriv\u00e9e et de d\u00e9part, en qu\u00eate d\u2019un m\u00e9decin. Pour quoi faire\u00a0? Il est 2h57.<\/p>\n<p><strong>Explorateurs de son propre corps<\/strong><\/p>\n<p>Le speaker est fid\u00e8le au poste, mais le m\u00e9decin est tout l\u00e0-haut sur la montagne. Je rebrousse chemin mais les quelques minutes de marche me font du bien. Le corps tol\u00e8re quelques petites tartines de pain, \u00e0 3h30. Le petit d\u00e9jeuner (enfin du riz) \u00e9tait pr\u00e9vu \u00e0 2 heures mais la vie n\u2019est-elle pas une perp\u00e9tuelle adaptation\u00a0? La perspective de boire de l\u2019eau ne me fait plus de haut le c\u0153ur, d\u00e9sormais.<\/p>\n<p>Ne pas s\u2019affoler\u00a0; ne pas paniquer\u00a0; ne pas penser et ne pas se perdre en conjonctures, surtout.<\/p>\n<p>Samedi matin 5 heures sur la ligne de d\u00e9part les coureurs agitent les bras port\u00e9s par l\u2019ivresse du speaker et, visage tendu, j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 le c\u0153ur qui pulse, l\u2019\u00e9quivalent d\u2019un d\u00e9but de footing \u00e0 15 \u00e0 l\u2019heure. J\u2019agite mollement deux bouts de poignet. Le d\u00e9part est donn\u00e9, le feu (re)passe au rouge orang\u00e9 et le radar ne flashe pas. Pas encore\u00a0?<\/p>\n<p>Que peut un corps, donc\u00a0?<\/p>\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre la question que se posent tous ces coureurs, tous ces traileurs\u00a0qui sont autant d\u2019explorateurs du corps &#8211; de mani\u00e8re plus ou moins consciente. Aller fouiller ce que nous avons au plus profond de nous, se d\u00e9couvrir\u00a0; comprendre cette mati\u00e8re dont nous sommes faits, tenter d\u2019en cerner les contours.<\/p>\n<p>Sentir le danger qui guette au c\u0153ur d\u2019un environnement, la montagne, qui peut se r\u00e9v\u00e9ler hostile.<\/p>\n<p>Sentir l\u2019adr\u00e9naline battre les tempes et br\u00fbler le sang.<\/p>\n<p>Sentir la vie qui bouillonne en soi.<\/p>\n<p><strong>Une vie dans la vie<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est ce que ce genre de course est un morceau de vie, une vie dans la vie, en fait\u00a0: un voyage de 4 heures, 10 heures, ou 72 heures selon le format choisi.<\/p>\n<p>Un funambule sur un fil en \u00e9quilibre permanent des heures durant\u00a0: il ne faut ne pas se laisser griser quand tout va bien puisque tout peut aller mal dix minutes plus tard\u00a0; il ne faut ne pas se morfondre quand tout va mal puisque tout peut aller mieux dix minutes plus tard.<\/p>\n<p>Je parviens \u00e0 g\u00e9rer les premi\u00e8res heures de course. J\u2019avais pr\u00e9vu de suivre le cardio pour \u00e9viter de me mettre dans le rouge mais m\u2019en d\u00e9tache rapidement\u00a0: il s\u2019emballe tr\u00e8s vite on sait pourquoi. Je me cale donc sur le ressenti de mon souffle. Objectif interm\u00e9diaire apr\u00e8s objectif interm\u00e9diaire, points cl\u00e9s apr\u00e8s points cl\u00e9s d\u2019un parcours d\u00fbment rep\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>Je ne me dis jamais, quand bien m\u00eame je le sais au fond de moi, qu\u2019il me reste 70 kilom\u00e8tres, puis 60 kilom\u00e8tres, puis 50 kilom\u00e8tres, etc\u2026<\/p>\n<p>Je vise le sommet du col du Portet (14<sup>e<\/sup> km) o\u00f9 m\u2019attends le premier ravitaillement \u00e9paul\u00e9 par une \u00e9quipe de choc\u00a0; puis sur le col du Bastanet (autour du 20<sup>e<\/sup>), puis sur la descente un peu technique que je n\u2019aime pas mais qui passera finalement plut\u00f4t bien\u00a0; puis le mur qui pr\u00e9c\u00e8de le ravitaillement de La Mongie (autour du 30<sup>e<\/sup>), etc&#8230;<\/p>\n<p>Dans l\u2019instant pr\u00e9sent, en laissant filer les pens\u00e9es\u00a0n\u00e9gatives qui vont et viennent. Concentr\u00e9 sur l\u2019hydratation r\u00e9guli\u00e8re\u00a0; concentr\u00e9 sur les barres \u00e0 ing\u00e9rer toutes les 45 minutes \/ une heure.<\/p>\n<p>L\u2019instant pr\u00e9sent, c\u2019est aussi s\u2019abreuver du lever du soleil, somptueux, qui vient caresser le lac de l\u2019Oule et les sommets. Il n\u2019y a pas grand-chose de mieux que de contempler ce formidable paysage arpent\u00e9 sur ces deux jambes \u2013 lever les deux yeux au ciel et \u00e9viter les cailloux sur le chemin requiert une certaine coordination. <em>On est l\u00e0 pour \u00e7a aussi, non, ou tout ce qui compte c\u2019est le classement final\u00a0?<\/em><\/p>\n<p><strong>Les larmes, subites, incroyables, me surprennent<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019avais pr\u00e9vu de g\u00e9rer la premi\u00e8re partie jusqu\u2019au pic du Midi (sis en gros \u00e0 mi-parcours avec l\u2019essentiel du d\u00e9nivel\u00e9 positif) pour m\u2019envoyer dans la seconde, qui m\u2019est favorable. Mais je ne suis pas architecte et mon plan est parti en fum\u00e9e depuis bien longtemps. Je suis d\u00e9j\u00e0 bien entam\u00e9 quand j\u2019arrive \u00e0 2\u00a0836 m\u00e8tres, mais d\u2019autres le sont encore plus.<\/p>\n<p>La question n\u2019est pas de savoir celui qui est le plus frais.<\/p>\n<p>La question est de savoir celui qui est le moins farci.<\/p>\n<p>Je passe 6<sup>e<\/sup> dans la grande descente qui m\u00e8ne \u00e0 Tournaboup (km 51). Je me sens tr\u00e8s bien, je suis tout seul dans l\u2019immensit\u00e9, je profite et c\u2019est magique et \u00e7a va le faire et la vie et le trail c\u2019est trop bien.<\/p>\n<p>Vingt minutes plus tard, \u00e0 la fin de la descente, les larmes, soudaines, incroyables, me surprennent quand un couple m\u2019encourage \u00e0 cinq minutes de cet avant-dernier grand ravitaillement.<\/p>\n<p>Nous sommes calibr\u00e9s pour tout contr\u00f4ler, tout comprendre. Je ne contr\u00f4le pas et je ne comprends pas.<\/p>\n<p>Mes fid\u00e8les compagnons d\u2019assistance et d\u2019aventure m\u2019attendent \u00e0 Tournaboup. Je vais me poser cinq minutes, m\u2019asseoir, bien r\u00e9cup\u00e9rer et repartir de plus belle pour conserver cette 6<sup>e<\/sup> place. Voire mieux\u00a0? C\u2019est l\u2019esquisse imagin\u00e9. Mais la main qui crayonne le dessin frissonne.<\/p>\n<p>Les mains sur la barri\u00e8re et les oreilles bourdonnantes, qui n\u2019ont pas \u00ab\u00a0d\u00e9bouch\u00e9\u00a0\u00bb de toute la descente. Un mot \u00e0 Manue, l\u2019entra\u00eeneure\u00a0: <em>\u00ab\u00a0J\u2019ai envie de chialer\u00a0\u00bb<\/em>. <em>\u00ab\u00a0&#8211; C\u2019est normal que \u00e7a soit dur, c\u2019est g\u00e9nial ce que tu es en train de faire, tu es oblig\u00e9 de passer par ce genre de phases \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Que peut un corps\u00a0? Quand surgit le moment crucial o\u00f9 il sied de remiser les outils de son exploration, sur ce fil de cr\u00eate o\u00f9 le vide n\u2019est jamais tr\u00e8s loin ?<\/p>\n<p>Le c\u0153ur palpite, les mains tremblent, les doigts sont engourdis, la t\u00eate bourdonne. Je m\u2019appr\u00eate \u00e0 repartir (<em>faut pas la l\u00e2cher, cette 6<sup>e<\/sup> place\u00a0!) <\/em>mais un-quelque-chose-de-plus-profond-au-fond-moi me retient. Je me connais et je sais que ces sensations ne sont pas normales. Je me sens tr\u00e8s vuln\u00e9rable, je crois. Une chaise \u00e0 l\u2019ombre. Les mains se posent naturellement sur la t\u00eate, nuque pench\u00e9e. Les larmes coulent \u00e0 flot, d\u00e9sormais. <em>(Il se passe quoi, s\u00e9rieux\u00a0?)<\/em><\/p>\n<p><strong>La g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 des b\u00e9n\u00e9vole est un baume sur un corps endolori<\/strong><\/p>\n<p>Une b\u00e9n\u00e9vole, disons Carole &#8211; c\u2019est toujours moins impersonnel qu\u2019un nom commun &#8211; s\u2019enquiert de ma d\u00e9tresse &#8211; ils sont des centaines \u00e0 occuper le m\u00eame poste pendant plus de trois jours sur ce Grand Raid des Pyr\u00e9n\u00e9es, et ont tous fait preuve d\u2019une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et d\u2019une gentillesse sans pareilles !<\/p>\n<p>Elle m\u2019invite \u00e0 m\u2019allonger dans la salle de repos attenante. L\u00e0, un pompier &#8211; disons Thibault- et une autre b\u00e9n\u00e9vole \u2013 Chrystelle \u2013 m\u2019expliquent que j\u2019ai descendu le Pic du Midi trop vite en rapport \u00e0 la migraine et l\u2019absence de sommeil de la veille. Associ\u00e9s \u00e0 la diff\u00e9rence d\u2019altitude subite (2\u00a0830 \u00e0 1\u00a0450 m en 13 km), cela a provoqu\u00e9 un genre de d\u00e9compression, qui influe sur l\u2019\u00e9tat \u00e9motionnel, m\u2019expliquent-t-il.<\/p>\n<p>Les mots rassurants sont un baume sur le corps endolori. La tension et la saturation en oxyg\u00e8ne sont normales. Quelques exercices de respiration.<\/p>\n<p>C\u2019est fou comment nous pouvons pr\u00e9senter deux visages diff\u00e9rents en si peu de temps. Lunettes d\u00e9sembu\u00e9es, je repars d\u00e9termin\u00e9, quinze minutes apr\u00e8s \u00eatre arriv\u00e9 dans un \u00e9tat second.<\/p>\n<p>La suite sera une succession de \u00ab\u00a0moyen-hauts\u00a0\u00bb et de tr\u00e8s bas\u00a0: l\u2019obligation de s\u2019arr\u00eater quatre &#8211; cinq minutes \u00e0 l\u2019ombre, s\u2019allonger et fermer les yeux quand les forces semblent s\u2019\u00e9vanouir <em>(mais je vais m\u2019\u00e9crouler l\u00e0, non\u00a0?)<\/em>\u00a0; l\u2019immense fatigue nerveuse accumul\u00e9e qui finit par supplanter l\u2019esprit de comp\u00e9tition\u00a0(<em>tu pr\u00e9f\u00e8res quoi\u00a0: tout faire pour finir 6<sup>e<\/sup> et risquer de basculer du mauvais c\u00f4t\u00e9 ou lisser au mieux l\u2019effort pour arriver sur tes deux jambes et la cervelle \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 l\u2019endroit\u00a0?<\/em>) ; la chasse permanente aux pens\u00e9es n\u00e9gatives <em>(je marche alors que je dois facilement courir ici, sans compter que je ne cesse de m\u2019arr\u00eater toutes les deux minutes<\/em>)\u00a0; la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019oublier la chaleur qui alanguit et le cerveau\u00a0et le corps entier <em>(mais tu pr\u00e9f\u00e8res un violent orage ou un bon gros brouillard\u00a0?) <\/em>; s\u2019\u00e9chiner \u00e0 ne pas lever la t\u00eate vers le sommet la Hourquette de N\u00e8re, pourtant pas si difficile \u00e0 l\u2019aune des difficult\u00e9s rencontr\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent mais qui para\u00eet inaccessible <em>(avance mec, avance, pas apr\u00e8s pas, et regarde tes pieds<\/em>)\u00a0; la d\u00e9livrance en haut avant de vite de basculer vers le prochain point de rep\u00e8re <em>(concentre toi dans la descente, concentre toi bordel et ne fais pas d\u2019erreurs<\/em>)\u00a0; un coup l\u2019envie de vomir, un coup les jambes qui se remettent \u00e0 tourner\u00a0; un coup la t\u00eate qui vacille, un coup la griserie de la descente qui pointe <em>(force toi \u00e0 boire, m\u00eame si l\u2019eau est chauff\u00e9e par le soleil, et arrose toi au ruisseau\u00a0; oh oui surtout, arrose toi). <\/em><\/p>\n<p><strong>Le coup de crayon est un peu moins fin<\/strong><\/p>\n<p>Les trente derniers kilom\u00e8tres sont communs aux 80 kilom\u00e8tres, aux 120, aux 160 et aux 220 kilom\u00e8tres.<\/p>\n<p>C\u2019est une longue procession vers l\u2019arriv\u00e9e <em>(un chemin de croix\u00a0?<\/em>).<\/p>\n<p>Des regards sont vides. Des jambes balbutient. Des b\u00e2tons s\u2019entrechoquent.<\/p>\n<p>Vu au d\u00e9tour d\u2019un sentier et rapport\u00e9 par la coach. Un coureur du 160 pointe son b\u00e2ton \u00e0 l\u2019horizon\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Tu le vois, le chien l\u00e0-bas\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Son comp\u00e8re d\u2019(in)fortune\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0&#8211; Ah non !<\/p>\n<p>-Oh merde, je commence \u00e0 avoir des hallucinations.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>A la reconnaissance, la derni\u00e8re descente du Portet s\u2019annon\u00e7ait comme un r\u00e9gal, boulevard tout schuss vers Saint-Lary. Apr\u00e8s 70 bornes dans les jambes, 11 heures d\u2019effort et d\u2019oscillations \u00e9motionnelles, c\u2019est un peu moins le cas. Le coup de crayon, une nouvelle, est un peu moins fin.<\/p>\n<p>Je me laisse glisser et la cours bien, malgr\u00e9 tout, sans chercher \u00e0 trop en faire\u00a0: le couteau de la pente transperce les quadriceps\u00a0; l\u2019estomac se prend \u00e0 hoqueter apr\u00e8s avoir ingurgit\u00e9 pas loin de dix litres d\u2019eau plate, d\u2019eau gazeuse, de coca, et de la nourriture en veux-tu en voil\u00e0 ; la poitrine et le c\u0153ur tressautent \u00e9trangement <em>(manquerait plus que je fasse une autre d\u00e9compression, avec l\u2019encha\u00eenement des mont\u00e9es &#8211; descentes \u00e0 plus de 2\u00a0000 m\u00e8tres, et la longue descente vers Saint-Lary depuis le Portet<\/em>)\u00a0; les bourdonnements affleurent dans le cerveau et dans les mains\u00a0; les derniers kilom\u00e8tres accompagn\u00e9s par Manue, Yannick, Etienne, Juliette sont un bonheur tout \u00e0 la fois d\u00e9licieux et douloureux\u00a0; le franchissement de la ligne, finalement 11<sup>e<\/sup> en 12h15 et pas si loin de cette fameuse 6<sup>e<\/sup> place, une lib\u00e9ration.<\/p>\n<p>Que peut un corps, donc ? Il ne peut pas boire de bi\u00e8re, l\u00e0 tout de suite maintenant. Hach\u00e9 menu, titubant, il lui faut d\u2019abord deux \u00e0 trois bonnes heures pour se remettre un tant soit peu d\u2019aplomb.<\/p>\n<p>Mais s\u00fbr qu\u2019un corps, votre corps et tous les corps, peuvent accomplir beaucoup de choses\u00a0: tournez la cl\u00e9, et ouvrez la porte.<\/p>\n<p>Un grand et sinc\u00e8re merci \u00e0 Manue, Yannick, Juliette, Etienne, S\u00e9verine, Thierry pour leur pr\u00e9cieuse aide pendant toute la course\u00a0; aux b\u00e9n\u00e9voles pour leur d\u00e9vouement\u00a0; aux organisateurs pour leur investissement et leur soutien \u00e0 <span style=\"color: #ebb667;\"><a style=\"color: #ebb667;\" href=\"https:\/\/boutique.outdoor-editions.fr\/produit\/forrest-l-art-de-courir\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Forrest<\/a> <\/span>et \u00e0 toutes celles et ceux pr\u00e9sents, de pr\u00e8s et de loin, pour encourager. Tellement chouette de remettre un dossard et de vivre ce genre de journ\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>Photo<\/strong> Etienne Daguinos<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; &nbsp; Que peut un corps\u00a0? Vendredi 20 ao\u00fbt, \u00e0 21 heures, veille du Tour des Lacs du Grand Raid des Pyr\u00e9n\u00e9es (GRP). Le corps est tout \u00e9moustill\u00e9, il fr\u00e9tille \u00e0 l\u2019id\u00e9e de se lancer sur son premier 80 km en haute montagne (5\u00a0000 m D+), apr\u00e8s une chouette et grosse pr\u00e9paration. 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