{"id":2763,"date":"2022-05-21T10:00:00","date_gmt":"2022-05-21T08:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/quentinguillon.com\/?p=2763"},"modified":"2023-06-28T10:58:54","modified_gmt":"2023-06-28T08:58:54","slug":"la-disparition-du-telephone","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/quentinguillon.com\/index.php\/2022\/05\/21\/la-disparition-du-telephone\/","title":{"rendered":"La disparition du t\u00e9l\u00e9phone"},"content":{"rendered":"\n<p>Je marche sur ce sentier sans asp\u00e9rit\u00e9, encadr\u00e9 des deux c\u00f4t\u00e9s par de fins fils de fer. La montagne, espace naturel s\u00e9curis\u00e9, de ce c\u00f4t\u00e9-ci du Cantal. Je venais de passer cinq jours en Auvergne, \u00e0 chroniquer des restaurants gastronomiques. C\u2019\u00e9tait le dernier jour, et j\u2019avais fait un l\u00e9ger crochet par le Pas de Peyrol. Mes yeux parcourent les grands blocs de pierre qui surplombent le Puy de Peyre Arse, \u00e0 1&nbsp;806 m\u00e8tres d\u2019altitude. Je ne sais pas si le sentier balis\u00e9 y m\u00e8ne. La meilleure fa\u00e7on de le savoir, c\u2019est d\u2019explorer. Les fils de fer sont d\u00e9sormais en cong\u00e9s. Tout droit dans la pente. Les mains effleurent la broussaille qui a quitt\u00e9 ses habits de neige. Je sens la chaleur du souffle, et ma poitrine qui aspire de grandes bouff\u00e9es d\u2019air.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est si bon, de jouer avec l\u2019escarpement.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est si bon, de sortir du chemin trac\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai pr\u00e9vu une boucle de 30 kilom\u00e8tres, par-del\u00e0 la cha\u00eene des Puy. J\u2019arrive \u00e0 ce qui ressemble \u00e0 un col.<\/p>\n\n\n\n<p>En contrebas surgissent des p\u00e2turages vert purs. Un peu plus haut s\u2019agenouillent des rang\u00e9es d\u2019arbres, marrons tristes. Un peu plus haut, encore, des cheveux de broussailles peign\u00e9es de minuscules \u00e9tangs blancs que la progression du printemps rendra bient\u00f4t \u00e0 l\u2019\u00e9tat liquide.<\/p>\n\n\n\n<p>En face, les nuages taquins plaquent un grand gant gondol\u00e9 sur la cha\u00eene des Puy, qui sort de l\u2019hiver.<\/p>\n\n\n\n<p>La montagne, un mus\u00e9e d\u2019art contemporain \u00e0 ciel ouvert.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Oh non, non, non. Pas \u00e7a&nbsp;\u00bb<\/em>. Mes doigts palpent l\u2019arri\u00e8re de ma ceinture de trail. J\u2019enl\u00e8ve mon sac de randonn\u00e9e. Je le fouille de fond en comble. Il n\u2019y est pas, j\u2019en suis certain, mais bon, on ne sait jamais\u2026Mes yeux scrutent mes pieds. <em>\u00ab&nbsp;Oh, non, non, non. Pas \u00e7a&nbsp;\u00bb<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Je les rel\u00e8ve. Ma main saisit le Puy Mary, et ses 1&nbsp;784 m\u00e8tres d\u2019altitude. Il para\u00eet si loin. Il est si proche. Mes cinq doigts tracent un arc-de-cercle et dessinent la distance que je viens de parcourir en soixante minutes \u00e0 peine. Il y a combien, quatre, cinq kilom\u00e8tres&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Il se trouve dans cet interstice. J\u2019\u00e9tais au sommet du Puy Mary, il y a une heure. J\u2019avais fait une photo sans int\u00e9r\u00eat, que j\u2019avais envoy\u00e9e sur le groupe whatsapp de la famille.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-full\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" width=\"800\" height=\"531\" src=\"http:\/\/quentinguillon.com\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/DSCF6285-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2773\" srcset=\"https:\/\/quentinguillon.com\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/DSCF6285-1.jpg 800w, https:\/\/quentinguillon.com\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/DSCF6285-1-300x199.jpg 300w, https:\/\/quentinguillon.com\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/DSCF6285-1-768x510.jpg 768w\" sizes=\"(max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Mon corps est placide mais mon esprit panique, une paire de secondes. Une partie de mon \u00eatre s\u2019est \u00e9vanoui. Je suis d\u00e9connect\u00e9 du monde et mon cerveau s\u2019emballe. Comment je fais pour porter mes nouvelles&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je rebrousse chemin. J\u2019essaie de me retracer mentalement le parcours que je viens d\u2019effectuer, dans l\u2019autre sens. Mes yeux balaient la sente.&nbsp;Comment je fais pour rentrer chez moi, \u00e0 plus de 7 heures de route&nbsp;? Non, je n\u2019ai pas pris ce sentier qui part en coude, j\u2019avais coup\u00e9. Comment je fais pour que l\u2019on me transporte les nouvelles&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Je retrouve la pente abrupte que j\u2019avais gravie avec les mains. Il a peut-\u00eatre gliss\u00e9 de la poche ext\u00e9rieure de la ceinture. Et je vais poster quoi, ce soir, sur instagram&nbsp;? Mais s\u2019il a gliss\u00e9, il a d\u00fb d\u00e9valer au c\u0153ur de l\u2019\u00e9paisseur des broussailles. Je t\u00e2tonne. Je me plais \u00e0 penser que l\u2019appareil va sonner, au moment o\u00f9 j\u2019explore la v\u00e9g\u00e9tation. Une aiguille dans une botte de foin, vous savez\u2026Il est en mode silencieux, l\u2019objet.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019affolement s\u2019est tr\u00e8s vite dissip\u00e9. Je me dis, mentalement. J\u2019ai ma t\u00eate. J\u2019ai mes deux bras. J\u2019ai mes deux jambes. Je n\u2019ai pas perdu les clefs du van. Et quand bien m\u00eame je les aurais perdues, j\u2019ai ma t\u00eate, mes deux bras, mes deux jambes. J\u2019ai le pressentiment d\u2019une lib\u00e9ration, tout au fond de moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Je retrouve la br\u00e8che de Rolland. J\u2019aper\u00e7ois, \u00e0 une centaine de m\u00e8tres, un couple qui patiente. Ils me voient, aussi. Ils ne se remettent pas en mouvement. Ils ont r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 mon moi virtuel, je le sens. <em>\u00ab&nbsp;Quel est votre num\u00e9ro&nbsp;?&nbsp;\u00bb <\/em>me demande la femme. Non, ils n\u2019ont rien vu. <em>\u00ab&nbsp;Quelque fois il est rest\u00e9 dans le sac \u00bb<\/em>. Je souris. Je m\u2019\u00e9tais arr\u00eat\u00e9 deux fois suppl\u00e9mentaires sur le chemin, pour vider le sac de rando. Un miracle, peut-\u00eatre\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;\u00c7a sonne&nbsp;\u00bb<\/em>. Je me plais \u00e0 penser qu\u2019il s\u2019allume l\u00e0, \u00e0 quelques dizaines de m\u00e8tres. Le couple de randonneurs prend mes coordonn\u00e9es, des fois que.<\/p>\n\n\n\n<p>Je (re)monte au Puy Mary, descendu un peu plus t\u00f4t dans la matin\u00e9e, par les m\u00eames escaliers cr\u00e9\u00e9s par l\u2019homme. J\u2019aurais pu le perdre au d\u00e9but de la descente, aussi, quand je l\u2019ai remis dans la poche arri\u00e8re de la ceinture, apr\u00e8s que l\u2019alarme de 9h30 heures avait sonn\u00e9. J\u2019ai un doute. C\u2019est 9h30, ou 10 heures&nbsp;? Si c\u2019est 10 heures, \u00e7a ne sert \u00e0 rien de remonter, il \u00e9tait encore avec moi quand j\u2019\u00e9tais pass\u00e9. Je me demande, au passage, pourquoi j\u2019avais mis une alarme \u00e0 cette heure-ci.<\/p>\n\n\n\n<p>Un couple, en haut, plus jeune que le premier<em>. \u00ab&nbsp;Il est quelle heure, s\u2019il vous pla\u00eet&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Eux aussi prennent mes coordonn\u00e9es. L\u2019ouvrier en pantalon orange que j\u2019avais crois\u00e9 plus t\u00f4t n\u2019est plus au sommet. Il monte l\u00e0, souvent, avant de travailler. Il a d\u00fb relayer son coll\u00e8gue, qui d\u00e9neigeait en tout d\u00e9but de matin\u00e9e \u00e0 la fraise le versant sud du Puy Mary. La route sera de nouveau ouverte d\u00e9but mai, dans deux semaines.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" width=\"800\" height=\"531\" src=\"http:\/\/quentinguillon.com\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/DSCF6290-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2775\" srcset=\"https:\/\/quentinguillon.com\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/DSCF6290-1.jpg 800w, https:\/\/quentinguillon.com\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/DSCF6290-1-300x199.jpg 300w, https:\/\/quentinguillon.com\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/DSCF6290-1-768x510.jpg 768w\" sizes=\"(max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Je redescends le Puy Mary, zyeute un peu partout. Rien. Je retrouve le van, en courant. La boucle de trente kilom\u00e8tres s\u2019est mu\u00e9e en un (long) aller-retour.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019entre dans la boutique restaurant au niveau du col, ma tablette dans la main. <em>\u00ab&nbsp;Vous avez du wifi&nbsp;?&nbsp;\u00bb <\/em>J\u2019ai acc\u00e8s \u00e0 whatsapp\u2026Je pr\u00e9viens mes proches. Un randonneur, dans un coin, recharge son portable. <em>\u00ab Essaie avec google, il peut le localiser \u00bb<\/em>. Je roule des yeux ronds. C\u2019est possible \u00e7a&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab samsung galaxy S2. Batterie, 52%&nbsp;\u00bb affiche l\u2019\u00e9cran de la tablette.<\/p>\n\n\n\n<p>Je peux appeler mon appareil, qui sonnera m\u00eame s\u2019il est en silencieux. Je peux bloquer mon compte gmail, \u00e0 partir de l\u00e0. Mais google n\u2019est pas capable de me dire la position pr\u00e9cise. J\u2019appelle bouygues telecom, avec le t\u00e9l\u00e9phone fixe de la boutique, que le saisonnier belge me tend tr\u00e8s gentiment. L\u2019affable ouvri\u00e8re standardiste pianote, \u00e0 l\u2019autre bout du fil. <em>\u00ab&nbsp;Je peux vous rappeler au 09 88 77 32 33 ?&nbsp;\u00bb<\/em> <em>\u00ab&nbsp;Euhhhh\u2026 Non, ce n\u2019est pas mon num\u00e9ro&nbsp;\u00bb<\/em>. Quelques secondes d\u2019h\u00e9sitation. <em>\u00ab&nbsp;Ah si&nbsp;! J\u2019appelle du fixe d\u2019une boutique&nbsp;\u00bb<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>La communication coupe. Le fixe n\u2019a plus de batterie. Mon ami saisonnier le remet sur son \u00e9tui.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;48% de batterie&nbsp;\u00bb<\/em>, affiche d\u00e9sormais l\u2019\u00e9cran. Je pense \u00e0 la trace strava de ma randonn\u00e9e&nbsp;: les secondes s\u2019\u00e9coulent. Sont-elles plus lentes dans les cheveux broussailleux de la montagne&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Le fixe est secou\u00e9 de spasmes. <em>\u00ab&nbsp;Pas s\u00fbr qu\u2019il ait assez recharg\u00e9&nbsp;\u00bb <\/em>sourit le saisonnier. <em>\u00ab&nbsp;Non, je suis d\u00e9sol\u00e9, je ne peux pas localiser votre t\u00e9l\u00e9phone. Vous voulez bloquer la carte sim&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je d\u00e9cline. Qui sait, les deux couples de randonneurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Caf\u00e9 et tartine auvergnate. Il est 14 heures 30. Sept heures de route, pour rentrer. Le surligneur vert voyage sur les pages du Guide de la route. Bon, oui google maps m\u2019a un peu aid\u00e9, qui m\u2019a indiqu\u00e9 la route la plus courte.<\/p>\n\n\n\n<p>Je glisse sur un bout de papier au saisonnier mon mail, mon adresse, mon num\u00e9ro sur un bout de papier. Pourquoi j\u2019ai not\u00e9 mon num\u00e9ro, d\u2019ailleurs&nbsp;? Je quitte la boutique-auberge. \u00ab samsung galaxy S2. Batterie, 42%&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je roule. Mes oreilles n\u2019\u00e9coutent pas les podcasts que j\u2019avais t\u00e9l\u00e9charg\u00e9s sur l\u2019appareil. Mon coude pos\u00e9 sur l\u2019accoudoir, mes doigts sondent \u00e0 deux reprises le si\u00e8ge passager. M\u00e9caniques, ils veulent pianoter l\u2019instrument, \u00e0 la recherche d\u2019un nouveau message, d\u2019un email non lu, d\u2019une notification twitter. Ma caboche vrombit. Le geste est ancr\u00e9 en moi. Mes doigts se sentent orphelins mais mon esprit se sent plus l\u00e9ger. Et mes yeux impriment partout, par-del\u00e0 l\u2019\u00e9cran du pare-brise.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Y\u2019a moins bien mais c\u2019est plus cher&nbsp;\u00bb<\/em>, c\u2019est \u00e9crit, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de Moissac.<\/p>\n\n\n\n<p>Guide de la route pendu sur les genoux, je descends dans l\u2019Hexagone mais les num\u00e9ros des pages montent.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9cran de mon appareil ne me dit pas <em>\u00ab&nbsp;arriv\u00e9e dans 5h34&nbsp;\u00bb<\/em>. J\u2019entre dans le Lot. <em>\u00ab&nbsp;On y est bien. On y vit bien&nbsp;\u00bb<\/em> vante l\u2019insigne.<\/p>\n\n\n\n<p>Je compte en kilom\u00e8tres, et je saute de panneaux en panneaux. \u00ab&nbsp;Capdenac-Gare, 12. Villefranche-de-Rouergue, 47 \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Les d\u00e9partementales sont des phares dans la nuit de la route sans mobile. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je me connecte au monde et \u00e0 moi-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>A Bagnac sur C\u00e9l\u00e9, je dois prendre la d\u00e9partementale D41, sur la gauche. Le trait \u00e9pais rouge du Guide se mue en fluet trait blanc. Une grande route. Une petite route. J\u2019h\u00e9site, les panneaux ne sont pas clairs. La vitre du van s\u2019abaisse. Un grand sourire. <em>\u00ab&nbsp;Bonjour&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/em> Deux personnes h\u00e9l\u00e9es, dans un caf\u00e9&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;Saint-Felix, c\u2019est bien par ici&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je repense au petit d\u2019un ami proche. <em>\u00ab&nbsp;Ok google, c\u2019est par o\u00f9 pour aller \u00e0 Bordeaux&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>google avait r\u00e9pondu. Mais google n\u2019avait pas dit \u00ab&nbsp;bonjour&nbsp;\u00bb. Et n\u2019avait pas souri. Et n\u2019avait pas agit\u00e9 de bras pour saluer.<\/p>\n\n\n\n<p>Les panneaux ouvrent des champs. La veille, j\u2019avais mang\u00e9 chez un chef \u00e9toil\u00e9. A la fin du d\u00e9jeuner, son index droit fouillait l\u2019horizon, par-del\u00e0 la grande baie vitr\u00e9e qui offrait une vue imprenable sur l\u2019Auvergne, et cette petite pisciculture o\u00f9 s\u2019\u00e9panouissait son ombli, pendant que son index gauche dessinait le village d\u2019o\u00f9 un artisan faisait jaillir la farine de lentilles blondes, source d\u2019une sublime brioche. Sur la route du retour, mes jambes et ma t\u00eate avait poursuivi la randonn\u00e9e culinaire achev\u00e9e par le palais des heures plus t\u00f4t. Tiens, ici, des chevilles ouvri\u00e8res ont fabriqu\u00e9 le couteau d\u2019Issoire, qui avait accompagn\u00e9 le repas. Tiens, ici, ont prosp\u00e9r\u00e9 les sublimes asperges.<\/p>\n\n\n\n<p>Je continuai, le lendemain, dans ces hameaux que je ne connaissais pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Les yeux ne regardent plus seulement des panneaux sans les voir&nbsp;: d\u00e9sormais, le corps s\u2019enracine au c\u0153ur de ces villages et de ses producteurs.<\/p>\n\n\n\n<p>On y fait quoi, \u00e0 Capbenac, travers\u00e9 par le Lot, \u00e0 quelques encablures de Figeac ?<\/p>\n\n\n\n<p>Mes yeux alternent entre les pages du Guide et les serpentins du macadam. Une route verte, signe de son pittoresque, suit les courbures du Lot. Je ne suis plus dirig\u00e9 par une voix sorti des t\u00e9n\u00e8bres d\u2019un outil sans \u00e2me. Je suis mon propre pilote. Je pense \u00e0 celles et ceux qui cartographient les routes. A celles et ceux qui d\u00e9cident d\u2019accoler \u00e0 un lieu le pictogramme bleut\u00e9, comme une coquille qui s\u2019ouvre, signe d\u2019un chouette panorama. Tel le \u00ab&nbsp;Saut de la Mounine&nbsp;\u00bb. Quelle est l\u2019histoire de ce lieu&nbsp;? St-Cirq Lapopie, estampill\u00e9s deux \u00e9toiles par le Guide, quelques menus kilom\u00e8tres au sud de la \u00ab&nbsp;Grotte du Pech-Merle&nbsp;\u00bb. Je n\u2019y vais pas, ce n\u2019est pas ma route, mais les yeux naviguent sur la carte et je voyage dans ma t\u00eate.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a existe, <em>smartguide<\/em>, dans le dictionnaire&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019arrive \u00e0 22 heures pass\u00e9s. Je verrouille le van. Ma main, machinale, parcourt la poche du jean. La poche est vide, \u00e9videmment. Mon cerveau bondit de honte. <em>\u00ab Je suis ali\u00e9n\u00e9&nbsp;\u00bb<\/em>. Le geste est ancr\u00e9. Je pars en vacances avec ma soeur, en van, dans trois jours. Furieux d\u00e9sir&nbsp;: ne pas racheter ce malheureux instrument. &nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Comment faisaient-ils, avant, pour vivre sans&nbsp;? Comment faisaient-ils pour tracer un itin\u00e9raire&nbsp;? Comment faisaient-ils pour payer&nbsp;? Comment faisaient-ils pour se donner rendez-vous&nbsp;?&nbsp; Comment faisaient-ils pour s\u2019informer&nbsp;? Comment faisaient-ils pour communiquer&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Je repense \u00e0 une discussion r\u00e9cente avec ma grand-m\u00e8re, \u00e0 qui j\u2019avais lu un texte \u00e9crit \u00e0 plusieurs mains, qui figurait un monde nouveau o\u00f9 les gens se parlaient dans la rue. <em>\u00ab&nbsp;Cela me rappelle mon enfance. Nous \u00e9tions tous ensemble, dans la rue&nbsp;\u00bb<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma s\u0153ur me convainc. C\u2019est mieux si je suis joignable\u2026J\u2019ach\u00e8te une carte sim, mais je n\u2019ach\u00e8te pas de rectangle virtuel. J\u2019en ai un vieux qui tra\u00eene.<\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019embarque, sur un ou deux sorties v\u00e9lo. Il me sert de chronom\u00e8tre et de trace strava. Il s\u2019\u00e9teint, r\u00e9guli\u00e8rement, d\u2019un coup. Je ne me souviens pas de mot de passe de mon compte yahoo. Tr\u00e8s bien, je n\u2019ai pas acc\u00e8s \u00e0 mes mails. J\u2019ai toujours mes messages whatsapp sur ma tablette, je ne comprends pas pourquoi. Je n\u2019ai pas envie de les perdre \u2013 la plupart concernent le travail et je ne les ai pas enregistr\u00e9s avant&nbsp;; du coup je ne configure pas whatsapp sur mon vieux t\u00e9l\u00e9phone. Je n\u2019ai ni messenger ni instagram ni twitter ni linkedin, car la m\u00e9moire interne du t\u00e9l\u00e9phone est trop faible car je ne me souviens pas de mes mots de passe car je n\u2019en ai pas tr\u00e8s envie, aussi. Suis-je moins intelligent, du coup&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Je retrouve, en gros, l\u2019usage premier d\u2019un grelot&nbsp;: appeler, \u00eatre appel\u00e9&nbsp;; envoyer un texto, recevoir un texto. J\u2019ai quand m\u00eame quelques outils superf\u00e9tatoires&nbsp;: le calendrier, la calculatrice, l\u2019application strava (qui peut s\u2019\u00e9teindre \u00e0 tout moment, donc), l\u2019appareil photo qui prend d\u2019horribles photos, le gps qui met un peu de temps \u00e0 charger \u2013 c\u2019est utile pour rallier un \u00ab&nbsp;parkfornight&nbsp;\u00bb dans une grande ville afin que le van somnole dans un endroit s\u00e9curis\u00e9&nbsp;; eh oui, la carte du Guide n\u2019\u00e9tait pas assez pr\u00e9cise. C\u2019est utile car nous sommes conditionn\u00e9s. Mais nous aurions tr\u00e8s bien pu demander aux gens, sur bord de la route. Non, ce n\u2019\u00e9tait pas impossible. Oui, nous aurions mis plus de temps. C\u2019est comme changer de verres de lunettes&nbsp;: une question de focale. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant les quinze jours de vacances, j\u2019avais mon vieil ami dans la poche. Je ne l\u2019entendais jamais Toujours en silencieux. Les doigts ne l\u2019ont quasiment cherch\u00e9. Les doigts ne l\u2019ont quasiment jamais pianot\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai pas envoy\u00e9 de messages whatsapp avec des photos. J\u2019ai envoy\u00e9 des cartes postales avec une \u00e9criture manuscrite.<\/p>\n\n\n\n<p>Mes yeux se sont affermis. Mes sens se sont d\u00e9velopp\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, \u00e0 Lisbonne, nous passons trois heures assis sur un banc, dans le vieux quartier de l\u2019Alfama&nbsp;: les spectacles de fado factices c\u00f4toient les v\u00eatements qui pendent aux fen\u00eatres des petites ruelles imm\u00e9moriales du quartier. Des skateurs investissent les trois bancs au milieu de la placette. Les touristes d\u00e9filent. Ils s\u2019approchent de la barri\u00e8re m\u00e9tallique qui d\u00e9limite la placette du miradouro et les toits des vieilles habitations que le regard embrasse, en de\u00e7\u00e0. Leur \u0153il gauche survole la vue plongeante sur le Tage paisible et le ponte du 25 abril, hommage au premier jour de la r\u00e9volution des \u0153illets. Une photo du paysage, un selfie, couv\u00e9s par la lumi\u00e8re d\u00e9clinante du jour. Leur \u0153il droit, borgne, aper\u00e7oit tout juste l\u2019ombre flout\u00e9 des skatteurs. Ils font demi-tour et se dirigent vers le prochain miradouro o\u00f9 la carte m\u00e9moire de leurs tubes attach\u00e9s \u00e0 leurs mains collectionnera des photos et des photos et des photos.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais heureux de ne pas avoir eu l\u2019id\u00e9e, une seule seconde, de capturer une story instagram pour mes \u00ab&nbsp;followers&nbsp;\u00bb \u2013 \u00e7a fait combien de temps, d\u2019ailleurs, que je n\u2019ai rien mis sur \u00ab&nbsp;insta&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Nous observons. Les d\u00e9tails architecturaux. Les ombres qui apparaissent et disparaissent. La fa\u00e7on dont les extr\u00e9mit\u00e9s des bancs sont rouill\u00e9s par les impacts des skates. Comment la lumi\u00e8re glisse sur le quartier, presque \u00e0 se mouvoir dans le Tage m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand nous partons, un signe de la t\u00eate, un sourire, et l\u2019un des skatteurs qui tend sa main. Nous n\u2019avons pas \u00e9chang\u00e9 un seul mot, avec eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me souviens de ma r\u00e9action, au moment de La Disparition. <em>\u00ab&nbsp;Oh non, non, non, pas \u00e7a&nbsp;\u00bb<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais perdu une partie de moi. J\u2019ai, plut\u00f4t, d\u00e9couvert des parties de moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Un bout de moi virtuel vibre, peut-\u00eatre, encore dans le Cantal.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019id\u00e9e me pla\u00eet de savoir que dans la montagne, \u00e0 des centaines de kilom\u00e8tres d\u00e9sormais, un appareil et une carte m\u00e9moire tra\u00eenent, quelque part. Qu\u2019un jour, peut-\u00eatre, quelqu\u2019un le retrouvera. Qu\u2019il verra des photos. Qu\u2019il verra des traces. Des messages. Des lignes \u00e9crites sur un bloc-notes sans papier dactylographi\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai appris \u00e0 d\u00e9sapprendre. Le retour des vacances a \u00e9t\u00e9 un fracas. J\u2019ai appris \u00e0 r\u00e9apprendre.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai lu tous mes mails, en retard. Sur l\u2019un d\u2019entre eux, il \u00e9tait question des l\u00e9gislatives. <em>\u00ab&nbsp;Nupes&nbsp;\u00bb<\/em>, c\u2019\u00e9tait \u00e9crit. J\u2019ai cru, au d\u00e9but, que l\u2019exp\u00e9diteur de la missive \u00e9tait saoul. Je n\u2019avais pas regard\u00e9 les nouvelles du Monde et de France pendant 15 jours.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me suis r\u00e9solu \u00e0 acheter un nouveau dispositif \u2013 reconditionn\u00e9, au retour des vacances. C\u2019est un outil de travail. J\u2019ai d\u00e9sactiv\u00e9 moult applications. Je me surprends, parfois, \u00e0 le saisir, quand je travaille, quand je roule, m\u00eame quand je suis avec des amis. Juste pour v\u00e9rifier que <em>je ne loupe rien<\/em>. Tiens, quelqu\u2019un m\u2019a textot\u00e9 tiens quelqu\u2019un m\u2019a envoy\u00e9 un message sur whatsapp&nbsp;ou quelqu\u2019un m\u2019a \u00e9crit sur messenger ou&nbsp;j\u2019ai un mail&nbsp;important qui vient de tomber. Et, au fait, instagram&nbsp;? linkedin&nbsp;? twitter&nbsp;? C\u2019est plus rare mais la main fr\u00e9n\u00e9tique tambourine encore, parfois, toutes les applications.<\/p>\n\n\n\n<p>Je repense \u00e0 un ami qui maugr\u00e9ait car il ne pouvait pas payer, dans un restaurant, avec son <em>smartphone<\/em>. <em>\u00ab&nbsp;Tu es s\u00fbr que l\u2019avenir de notre monde est la digitalisation \u00e0 tous crins&nbsp;?&nbsp;\u00bb <\/em>je l\u2019avais questionn\u00e9. Le grelot qui paye, qui prend en photo, qui calcule, qui \u00ab&nbsp;calendre&nbsp;\u00bb, qui enregistre, qui mesure, qui \u00ab&nbsp;t\u00e9l\u00e9visionne&nbsp;\u00bb, qui appelle, quand m\u00eame, un peu, qui textote, qui \u00ab&nbsp;vid\u00e9aste&nbsp;\u00bb, le grelot qui grelotte pour rappeler un anniversaire que l\u2019on aurait s\u00fbrement oubli\u00e9 sinon. Le grelot qui rend plus intelligent&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Oh oui, oui, oui, \u00e7a \u00bb<\/em>. Il y a des jours, d\u00e9sormais, o\u00f9 je me prends \u00e0 r\u00eaver de perdre mon portable.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je marche sur ce sentier sans asp\u00e9rit\u00e9, encadr\u00e9 des deux c\u00f4t\u00e9s par de fins fils de fer. La montagne, espace naturel s\u00e9curis\u00e9, de ce c\u00f4t\u00e9-ci du Cantal. Je venais de passer cinq jours en Auvergne, \u00e0 chroniquer des restaurants gastronomiques. 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