EN GUERRE (presque) contre tous
EN GUERRE (presque) contre tous

Le duo Stéphane Brizé-Vincent Lindon, escorté d’acteurs non professionnels de talent, livre, trois ans après La loi du marchéun nouveau film social et politique d’une grande puissance, qui éclaire avec acuité le fracas induit par la mondialisation.

En guerre. Le film de Stéphane Brizé met en scène Laurent Amédéo, syndicaliste entré en guerre contre la direction de l’usine Perrin Automobiles, sise à Agen dans le Lot-et-Garonne, et sa décision inique de mettre sur le carreau 1 100 emplois, contre toute raison économique valable, puisque la boîte fonctionne bien.

En guerre contre le patron de l’usine Jacques Borderie, qui ne respecte pas l’accord passé deux ans auparavant ; chaque salarié a accepté de travailler gratuitement cinq heures de plus par semaine afin de sauvegarder l’entreprise pour une durée, minimum, de cinq ans (soit « 14 millions offerts » à Perrin Automobiles, lâche un syndicaliste).

En guerre contre les actionnaires de l’entreprise, dont la maison mère est basée en Allemagne et qui se gavent de millions de dividendes, mus par la seule quête de l’outrancière rentabilité (6 ou 7% réclamés quand celle de l’usine d’Agen est à 3%).

En guerre contre le conseiller social de l’Elysée, ses circonlocutions langagières tellement usitées et psalmodiées à longueur de journées sur les plateaux télés (« c’est la raison pour laquelle… »), et son inefficacité chronique : « à quoi servez-vous » lui lance d’ailleurs la syndicaliste Mélanie Rover, étonnante de justesse, au cours d’une réunion de conciliation une nouvelle fois stérile.

En guerre contre l’un des analystes financier de Perrin Automobiles, qui ne babille que le langage capitaliste -chiffres, rentabilité- quand Laurent Amédéo, campé par un fascinant Vincent Lindon, une nouvelle fois habité par le rôle, parle le langage humain : bosser pour manger et faire (sur)vivre sa famille ; la Loi du Marché aurait d’ailleurs sied au générique.

En guerre, bande-annonce

En guerre contre les salariés qui font scission, à rebours de la salvatrice unité prônée par Amédéo (« ils –les dirigeants– n’attendent que ça ») et qui reprennent le travail en acceptant le chèque d’indemnités.

En guerre contre la Présidence de la République qui affiche un soutien officiel…mais ô combien inutile.

En guerre contre le PDG de l’entreprise mère aux plus de 100 000 salariés disséminés partout sur la planète -pourtant sous pavillon allemand, thuriféraire du dialogue social-, PDG dont le mépris le dispute à l’inhumanité, lui qui refuse le rachat de l’usine par un repreneur jugé fiable par des experts de l’Etat.

En guerre contre les médias, qui dépeignent les salariés grévistes tels de vulgaires « provocateurs » alors qu’ils patientent calmement au siège du Médef, réclamant une entrevue avec le patron du patronat, qui se claquemure dans sa tour d’ivoire et finit par en appeler aux CRS pour déloger lesdits perturbateurs…

En guerre contre ces mêmes médias –qui ponctuent la trame du récit d’une manière très habilement utilisée par les scénaristes Stéphane Brizé et Olivier Gorce (1), récit servi par une musique originale tout à la fois glaçante et enivrante composée par Bertrand Blessing- médias qui vilipendent avec force adjectifs la violence physique subie par le PDG allemand, sans comprendre les raisons de cette violence sociale vécue par des salariés floués et exténués par des semaines de lutte.

En paix, le temps d’un court passage à la maternité pour bercer son petit-fils tout juste venu au monde, où l’innocence de ce nouveau-né contraste avec la violence –symbolique et réelle- des scènes précédentes ; où l’innocence de ce nourrisson se dresse contre les affres des secousses existentielles qui percent le cuir d’Amédéo, serré de près par la caméra. A l’horizon, l’inéluctable se profile.

En paix, lorsque l’optimisme, la confiance et la solidarité resurgissent le temps d’une –courte- soirée aux côtés des collègues restés fidèles.

En guerre, au final, contre lui-même et son combat mené au nom (voire au non) des autres ; contre sa propre existence condamnée par les flots incestueux d’une mondialisation aux reflets parfois mortifères.

En guerre, comme une féroce et sempiternelle impression de déjà-vu, par le biais du petit-écran cette fois-ci.

En guerre, à montrer et remontrer, dans les écoles, collèges, lycées…et les écoles de journalisme pour dessiller les yeux aux borgnes de cette cruelle et sans pitié réalité.

(1) Avec la collaboration du syndicaliste et député Xavier Mathieu, Ralph Blindauer et Olivier Lemaire.

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