Pourquoi je ne porte pas les chaussures volantes Nike (Article Lepapeinfo)
Pourquoi je ne porte pas les chaussures volantes Nike (Article Lepapeinfo)

L’arrivée des chaussures Nike Vaporfly 4% puis des Next% a bouleversé le paysage de la course à pied sur route – en attendant la piste ! Les chronos ne veulent plus dire grand-chose et c’est, au fond, une question fondamentale qui doit agiter nos neurones quand frémissent nos guiboles sur le macadam : pourquoi courons-nous ; pourquoi cherchons-nous à être le plus performant possible ?

Article publié sur le site LEPAPEINFO. 

Lors de la corrida de Houilles, le 29 décembre dernier, 73 coureurs du top 100 ont battu leur record personnel, pour un gain moyen de 44,7 secondes. 68 coureurs de ce top 100 portaient des Nike ZoomX Vaporfly Next% ou des Nike Vaporfly 4% Flyknit, comme l’a analysé Vincent Guyot sur Lepapeinfo. Plus de 4 secondes au kilomètre ! On ne pratique plus le même sport.

Les pelotons Elite (le phénomène est très prégnant dans l’Hexagone) se sont convertis aux Next% aussi follement que les aficionados des soldes qui se ruent dans les magasins sitôt que les rideaux se lèvent –les coureurs « lambda » y viennent, aussi. Je m’y refuse, comme d’autres (trop rares) coureurs. Parce que Saucony est mon équipementier ? Je ne compte pas non plus porter la chaussure propulsante que la marque s’apprête à sortir.

Pourquoi ? Posons les termes du débat. Cela fait 14 ans que je pratique la course à pied. Je bute sur les 30 minutes aux 10 kilomètres depuis de nombreuses années, comme le casse-noix qui ne parvient pas à éventrer la coque. Je viens de courir en 30’13’’ à Valence, dimanche 12 janvier (en Saucony Type A, les mêmes paires avec lesquelles j’ai fait 32’ à Dax en août…). 7 ans que j’attendais d’améliorer mon vieux record de 30’57’’.

Quel intérêt ?

Avec les Next% aux pieds, j’aurais donc allègrement franchi les 30’. Mais qu’est-ce que je me serais dit, au plus profond de mes entrailles ? « Tu es parvenu à réaliser ce que tu quêtais depuis des années, mais tu l’as fait avec une aide extérieure substantielle, pas avec tes propres qualités ».

C’est que les témoignages recueillis ici et là sont et affolants, et désolants.

A Nice le 5 janvier, un coureur de bon niveau a explosé son record personnel, en Next% bien sûr. Sa préparation, effectuée sans les Next%, racontait une toute autre histoire. Il était en grande difficulté, ainsi, sur les allures en séances spécifique. Quel est le vrai plaisir éprouvé, dans ce contexte ? Ce qui apparaît dans le miroir de l’objectif « réussi », ce sont les silhouettes des Next% et non celui de l’intense sourire qui dit l’accomplissement.

Autre exemple. J’avais pris des risques lors du marathon de Valence. J’étais parti trop vite. J’en avais ressenti les effets musculaires dès les 12-13e kilomètres, avant d’exploser aux confins du 25e.

Avec les chaussures, je suis désormais persuadé que j’aurais couru en moins de 2h20’.

« Si tu avais les Next%, tu n’aurais pas abandonné ! »

A Valence, un international Français courrait son premier marathon. Il a réalisé un chrono de tout premier plan. « Si tu avais eu les Next%, tu serais allé au bout ! J’avais les jambes explosées au 25e et j’ai quand même réalisé un (petit) negativ split ! Sans les chaussures, je ne suis pas certain que j’aurais pu terminer la course » a t-il confié, sitôt la ligne d’arrivée franchie, à un ami qui avait abandonné, capot ouvrant et toit fumant,  et qui ne portait les diaboliques chaussures.

Questionnez-vous, ami(e)s coureurs : qu’est-ce qui vous meut, au quotidien, lorsque vous arpentez la campagne, les parcs, les tartans ? Quel crédit porter à vos records personnels ainsi « battus » ?

D’aucuns seront peut-être choqués, et je force le trait, à dessein : c’est comme si vous alliez à la pharmacie commander votre dose d’EPO. Et, hop ! Moins 40 secondes sur 10 km ! Reste que le « progrès technologique », pardon le dopage technologique dans ce cas précis, est beaucoup plus acceptable moralement que le dopage « traditionnel ».

Appliqué au trail, c’est comme si vous portiez des échasses qui se modèleraient elles-mêmes selon la déclivité et  la technicité du parcours, et qui vous permettraient de descendre tel un dératé, sans tomber et sans vous briser les chevilles, comme le piètre descendeur que je suis.

Ce qui transpire de ce débat, in fine, c’est que presque personne ne se soucie des conditions dans lesquelles il exerce ses chronos. Ce qui compte, c’est d’aller vite. Ce qui compte, c’est de battre ses records. A n’importe quel prix. A l’instar des valeurs promues par notre (triste) société occidentale, la vitesse et la performance autorisent tout.

« Ne soyez pas ringards, laissez libre cours à la technologie », est-il souvent scandé sur les réseaux sociaux. Pourquoi ne pas accepter ses propres limites et nous contenter de ce que nous avons ? Si je ne suis pas capable, physiologiquement et psychologiquement, de courir 10 kilomètres à 20 kilomètres/heure, je me contenterais de cinq…

L’ingénieur de Nike fait son travail. Il est payé pour ça. Mais, pour le coureur, est-ce vraiment un « progrès technologique » que de courir sur des ressorts pour un bien moindre coût énergétique dans une discipline, prenons le marathon, dont l’intérêt et la clé résident dans la capacité à endiguer la casse musculaire ?

Trouver des moyens intrinsèques

Ce qui m’intéresse, c’est de trouver les moyens intérieurs, intrinsèques, pour courir en moins de 30’ : la préparation mentale, le lâcher prise, gérer ces très fortes attentes qui inhibent au lieu de transcender, trouver les clés, à l’entraînement, pour être le plus à l’aise possible à 20 kilomètre/heure, etc…

Jean-Claude Vollmer, entraîneur d’Hassan Chahdi et rédacteur en chef de Lepapeinfo, l’a résumé ainsi « Faire des performances, améliorer son record personnel non pas par un meilleur entraînement, un investissement plus conséquent, une meilleure préparation mais à la seule faveur d’une chaussure miraculeuse est une atteinte aux fondements de notre pratique ».

Qu’est-ce qui le plus ringard ? Penser ainsi ou vouloir courir plus vite avec des moyens fallacieux ?

On se met à raisonner de guingois, désormais, comme au lendemain d’une sévère cuite. « Si je porte ces chaussures, je vaux 40 secondes de moins ». Je vaux 29’30, donc…C’est tentant, c’est facile. Mais non, ce n’est pas la réalité. Ce serait tricher. Si je fais un 10 km en descente et avec 50 km/heure de vent de dos, je vais courir en 29’30’’, aussi (votre regard se tourne probablement vers la Bretagne, oui…)

Mais ces chaussures ne devraient pas exister ! Elles font passer des paliers indus ! L’intérêt de la course à pied, c’est de se dire que Zatopek et certains de nos aïeux faisaient des chronos extraordinaires il y a plus de 50 ans, sans bénéficier de nos connaissances sur l’entraînement. Ce n’est pas de porter une paire de chaussures qui nous met bien plus facilement à leur portée en même temps qu’elle maltraite l’histoire de ce sport.

Celles-ci sont une négation de la course à pied, en quelque sorte. La course à pied est un sport du « pauvre », au sens noble du terme. Une paire de running, un short, un T-Shirt et en avant. Il faut débourser 275 euros pour s’acheter les Next%…qui ne durent que 200 bornes ! L’accessibilité de la course s’évanouit telles les volutes de brume qui se dissipent au petit matin –sans compter que les nouveaux prototypes d’Eliud Kipchoge vont être commercialisés 400 euros, paraît-il. 400 euros !!!

Ne vous inquiétez pas ! La chaussure court à votre place !

Philosophiquement, si l’on pousse le raisonnement à son paroxysme, les descendants d’Abebe Bikila que nous sommes devraient courir pieds nus, aux origines viscérales de la course à pied comme l’a magistralement raconté par Sylvain Coher. Sauf que nous nous sommes totalement désadaptés, et ce dès notre naissance. Nous portons des chaussures, désormais.

Je suis quasi sûr que courir avec les chaussures légères des années 1970/80 ne changerait pas grand-chose. Sans doute un peu plus de dynamisme et de confort, mais une performance dans les années 70/80 était comparable à une performance aujourd’hui. Ce n’est plus le cas.

Ce qui change avec les Next%, c’est l’appréhension de la course à pied. Désormais, vous pouvez battre votre record au 5 000 mètres sur un 10 bornes : la chaussure, au formidable amorti qui rebondit, ou au rebond amortisseur, c’est selon, réduit tellement le coût énergétique de la foulée que vous serez en mesure de maintenir une très bonne allure, sans exploser. Essayez en chaussures légères traditionnelles. Vous finirez en marchant, dans le meilleur des cas, le cœur dans la main et les muscles dans la boîte à gant. Dans le pire, vous mettrez le clignotant.

La Porsche consommait 40 litres aux cent. Elle consomme 20 litres aux cent, maintenant.

Alors, imaginez sur un marathon. Ce n’est la même appréhension, aussi, au départ : un halo de confiance enveloppe la chair du coureur, comme le franc soleil qui réchauffe les cœurs en hiver. Vous êtes un peu fatigués ? Votre préparation s’est mal passée et vous êtes en méforme ? Vous êtes partis un peu trop vites par rapport à votre niveau ? Vous n’avez pas de pied ? Ne vous inquiétez pas ! La chaussure fait le job et court à votre place ! Vincent Luis, champion du Monde 2019 de triathlon, dans L’Equipe. « J’ai la sensation que cette chaussure est magique (…) Parfois, en course, si je suis un peu “sec” et qu’on aborde un faux plat descendant, j’attaque exprès en talon pour laisser la chaussure travailler et que la plaque en carbone me renvoie ».

L’éthique personnelle l’emportera t-elle sur le compétiteur ?

Certains comparent ces chaussures avec les roues carbones en vélo. La machine est consubstantielle au cycliste. On ne peut faire du vélo sans vélo. On peut courir sans chaussures. On peut nager sans maillot de bain. On court plus vite avec des ressorts montés sur coussins. On nage plus vite avec des combis qui favorisent la flottaison. En vélo, ce qui compte, c’est de gagner le Tour de France. A 40 de moyenne ou à 30, qu’importe. La course à pied, c’est se confronter à autrui. Mais son sens réside d’abord dans la propre confrontation du coureur au chrono, afin d’évaluer une progression. Finir 15e, 30e ou 45e des 10 km de Valence ou de n’importe quelle autre course n’a pas de véritable valeur. Ce n’est pas un championnat. Le chrono raconte une vérité, en revanche, vérité qui en aveuglent plus d’uns, ces dernières semaines.

Aux quelques athlètes sponsorisé(e)s par la marque à la virgule qui osent dire qu’elles devraient être interdites tinte l’écho de la pléthore de coureurs qui se voilent la face.

Liv Westphal a battu le record de France du 10 km à Houilles (31’15’’, cinq secondes de mieux que Clémence Calvin…). « Je ne comprends pas. Je voyais que j’étais dans une bonne allure mais pensais le payer tôt ou tard. Je n’étais pas venue pour un chrono » souligna t-elle avant de relativiser l’impact des chaussures sur le site fédéral.

Fin décembre, Pierre Urruty a été très honnête sur les réseaux sociaux. « J’ai gagné et (…) il se pourrait bien qu’il s’avère que finalement j’ai triché… J’ai couru les 5 derniers km seul en tête devant sans faiblir entre 2’55 et maximum 3’/km avec le vent et les relances. Vu mon niveau de forme depuis 2-3 ans et ma longue expérience sur cette distance, ce ne serait pas possible « normalement », et surtout pas avec une telle aisance et une telle stratégie de course bidon (…) Je viens de courir sous dopage technologique. Mon sport ne sera désormais plus le même à présent. Les performances actuelles ne relèvent pas du tout d’une progression physiologique des athlètes ».

Il vient de faire 28’51’’ à Valence, record pulvérisé, sans imputer une seule seconde sa fulgurante progression aux Next%. Ces chaussures rendraient-elles schizophrènes ?

Réglementation

Ma profonde crainte est de craquer et porter ces Formule 1 dans deux cas précis :

-si je participe à un championnat (France de 10 km, semi, marathon) où la place compte, de facto. J’ai mon éthique ET je suis compétiteur. Ce ne sert à rien de se présenter sur la ligne départ d’un championnat en deux chevaux si les autres vrombissent en Ferrari.

-sur des courses où il y a un enjeu. J’ai terminé deuxième du marathon du Médoc en automne. Que vais-je faire en septembre prochain si mes principaux adversaires portent ce type de chaussures ? Je me fiche de finir 60e à Valence (dans tous les cas, je n’ai pas le niveau pour jouer devant), mais je tiens à mes quilles de pinard à l’arrivée du Médoc, hein ! Plus sérieusement, je me mets à la place des coureurs de haut niveau qui ont foi en leur sport et se voient littéralement voler et des succès et des primes de course. Corentin Le Roy, par exemple, 3e de la Prom’Classic à Nice. Le vainqueur, c’était peut-être lui, si ses deux rivaux n’avaient pas porté les Next%.

L’éthique personnelle l’emportera t-elle sur le compétiteur ? Comment concilier ces deux positions qui semblent inconciliables ?

Quand l’éthique d’un sport est menacée comme l’est la course à pied, la Fédération qui le chapeaute doit justement l’en protéger. Les Next% procurent clairement un « avantage injuste » comme le stipule le règlement (règle 143.2) de la Fédération internationale (World Athletics, ex IAAF). Corollaire : elles doivent être interdites.

Mais c’est visiblement une gageure pour WA et son cher président Sebastian Coe, sponsorisé par Nike pendant 38 ans et qui avait mis fin à son contrat d’ambassadeur trois mois après avoir pris les rênes de WA, sous la pression.

Quel est l’étape suivante, à ce rythme : une course à pied science-fiction ? « Des marques ne se priveront pas de travailler pour nous offrir des « chaussures » valant une fortune avec des semelles épaisses bourrées de technologie. Et ça finira en concours de bâtons sauteurs » pressent, dégouté, Corentin Le Roy. Est-on plus heureux en courant le 10 km sur des coussins qui rebondissent en 26 minutes, bientôt 25’ voire 24’ tant qu’on y est, montés sur des semelles qui vont bientôt mesurer plus de 50 centimètres ?

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