Grand Raid des Pyrénées : l’exploration du corps
Grand Raid des Pyrénées : l’exploration du corps

 

 

Que peut un corps ?

Vendredi 20 août, à 21 heures, veille du Tour des Lacs du Grand Raid des Pyrénées (GRP). Le corps est tout émoustillé, il frétille à l’idée de se lancer sur son premier 80 km en haute montagne (5 000 m D+), après une chouette et grosse préparation.

Il n’y aura pas de pluie. Il n’y aura pas d’orage. Il n’y aura pas de brouillard. Tous les voyants sont au vert.

Quatre heures plus tard samedi matin 1 heure. Le corps agité et transpirant ne trouve toujours pas le sommeil. La tête est pilonnée au marteau piqueur. Les voyants « s’orangissent ».

Samedi matin, 2 heures. Grosse migraine, toujours. Je lis un paragraphe du premier bouquin qui passe et les lignes ne se superposent pas sur mes yeux heurtés : elle n’est donc pas ophtalmique. (Mais c’est quoi, lors ? s’enfièvre mon cerveau) Nausées. Chaque geste, épingler le dossard, enfiler les chaussettes, mettre l’eau à bouillir est effectué au ralenti.

Le corps regimbe à finir le café qui le dégoûte ; le corps ne peut rien manger, en fait. Le feu passe à l’orange vif. Très vif.

Les yeux percutés par un marteau piqueur invisible 

Samedi matin 2h45 heures à deux heures du grand départ maintenant. Le feu vient de passer au rouge. Le corps est recroquevillé en chien de fusil dans le lit, les yeux fermés reçoivent uppercut sur uppercut : c’est décidé, je ne prends pas le départ.

La pensée même de grimper le Portet est douloureuse…et le corps entier frémit à l’idée du danger à venir.

Le torrent de questions afflue, simultané : « Pourquoi cette migraine, maintenant, ce qui ne m’arrive jamais ? » ; « Mais tu es faible, non, de ne pas tenter ? Elle a servi à quoi, la préparation ? »

Et dans la foulée : « Enfin bon, si c’est pour se retrouver en carafe à 2 500 m d’altitude… » Ce serait l’occasion d’un baptême en hélico, à la limite.

Subitement, comme mû par une force invisible (celle de la dernière chance ?) je m’oblige à quitter cet état lugubre et me dirige vers le PC course, tout proche sur la ligne d’arrivée et de départ, en quête d’un médecin. Pour quoi faire ? Il est 2h57.

Explorateurs de son propre corps

Le speaker est fidèle au poste, mais le médecin est tout là-haut sur la montagne. Je rebrousse chemin mais les quelques minutes de marche me font du bien. Le corps tolère quelques petites tartines de pain, à 3h30. Le petit déjeuner (enfin du riz) était prévu à 2 heures mais la vie n’est-elle pas une perpétuelle adaptation ? La perspective de boire de l’eau ne me fait plus de haut le cœur, désormais.

Ne pas s’affoler ; ne pas paniquer ; ne pas penser et ne pas se perdre en conjonctures, surtout.

Samedi matin 5 heures sur la ligne de départ les coureurs agitent les bras portés par l’ivresse du speaker et, visage tendu, j’ai déjà le cœur qui pulse, l’équivalent d’un début de footing à 15 à l’heure. J’agite mollement deux bouts de poignet. Le départ est donné, le feu (re)passe au rouge orangé et le radar ne flashe pas. Pas encore ?

Que peut un corps, donc ?

C’est peut-être la question que se posent tous ces coureurs, tous ces traileurs qui sont autant d’explorateurs du corps – de manière plus ou moins consciente. Aller fouiller ce que nous avons au plus profond de nous, se découvrir ; comprendre cette matière dont nous sommes faits, tenter d’en cerner les contours.

Sentir le danger qui guette au cœur d’un environnement, la montagne, qui peut se révéler hostile.

Sentir l’adrénaline battre les tempes et brûler le sang.

Sentir la vie qui bouillonne en soi.

Une vie dans la vie

C’est ce que ce genre de course est un morceau de vie, une vie dans la vie, en fait : un voyage de 4 heures, 10 heures, ou 72 heures selon le format choisi.

Un funambule sur un fil en équilibre permanent des heures durant : il ne faut ne pas se laisser griser quand tout va bien puisque tout peut aller mal dix minutes plus tard ; il ne faut ne pas se morfondre quand tout va mal puisque tout peut aller mieux dix minutes plus tard.

Je parviens à gérer les premières heures de course. J’avais prévu de suivre le cardio pour éviter de me mettre dans le rouge mais m’en détache rapidement : il s’emballe très vite on sait pourquoi. Je me cale donc sur le ressenti de mon souffle. Objectif intermédiaire après objectif intermédiaire, points clés après points clés d’un parcours dûment repéré.

Je ne me dis jamais, quand bien même je le sais au fond de moi, qu’il me reste 70 kilomètres, puis 60 kilomètres, puis 50 kilomètres, etc…

Je vise le sommet du col du Portet (14e km) où m’attends le premier ravitaillement épaulé par une équipe de choc ; puis sur le col du Bastanet (autour du 20e), puis sur la descente un peu technique que je n’aime pas mais qui passera finalement plutôt bien ; puis le mur qui précède le ravitaillement de La Mongie (autour du 30e), etc…

Dans l’instant présent, en laissant filer les pensées négatives qui vont et viennent. Concentré sur l’hydratation régulière ; concentré sur les barres à ingérer toutes les 45 minutes / une heure.

L’instant présent, c’est aussi s’abreuver du lever du soleil, somptueux, qui vient caresser le lac de l’Oule et les sommets. Il n’y a pas grand-chose de mieux que de contempler ce formidable paysage arpenté sur ces deux jambes – lever les deux yeux au ciel et éviter les cailloux sur le chemin requiert une certaine coordination. On est là pour ça aussi, non, ou tout ce qui compte c’est le classement final ?

Les larmes, subites, incroyables, me surprennent

J’avais prévu de gérer la première partie jusqu’au pic du Midi (sis en gros à mi-parcours avec l’essentiel du dénivelé positif) pour m’envoyer dans la seconde, qui m’est favorable. Mais je ne suis pas architecte et mon plan est parti en fumée depuis bien longtemps. Je suis déjà bien entamé quand j’arrive à 2 836 mètres, mais d’autres le sont encore plus.

La question n’est pas de savoir celui qui est le plus frais.

La question est de savoir celui qui est le moins farci.

Je passe 6e dans la grande descente qui mène à Tournaboup (km 51). Je me sens très bien, je suis tout seul dans l’immensité, je profite et c’est magique et ça va le faire et la vie et le trail c’est trop bien.

Vingt minutes plus tard, à la fin de la descente, les larmes, soudaines, incroyables, me surprennent quand un couple m’encourage à cinq minutes de cet avant-dernier grand ravitaillement.

Nous sommes calibrés pour tout contrôler, tout comprendre. Je ne contrôle pas et je ne comprends pas.

Mes fidèles compagnons d’assistance et d’aventure m’attendent à Tournaboup. Je vais me poser cinq minutes, m’asseoir, bien récupérer et repartir de plus belle pour conserver cette 6e place. Voire mieux ? C’est l’esquisse imaginé. Mais la main qui crayonne le dessin frissonne.

Les mains sur la barrière et les oreilles bourdonnantes, qui n’ont pas « débouché » de toute la descente. Un mot à Manue, l’entraîneure : « J’ai envie de chialer ». « – C’est normal que ça soit dur, c’est génial ce que tu es en train de faire, tu es obligé de passer par ce genre de phases ».

Que peut un corps ? Quand surgit le moment crucial où il sied de remiser les outils de son exploration, sur ce fil de crête où le vide n’est jamais très loin ?

Le cœur palpite, les mains tremblent, les doigts sont engourdis, la tête bourdonne. Je m’apprête à repartir (faut pas la lâcher, cette 6e place !) mais un-quelque-chose-de-plus-profond-au-fond-moi me retient. Je me connais et je sais que ces sensations ne sont pas normales. Je me sens très vulnérable, je crois. Une chaise à l’ombre. Les mains se posent naturellement sur la tête, nuque penchée. Les larmes coulent à flot, désormais. (Il se passe quoi, sérieux ?)

La générosité des bénévole est un baume sur un corps endolori

Une bénévole, disons Carole – c’est toujours moins impersonnel qu’un nom commun – s’enquiert de ma détresse – ils sont des centaines à occuper le même poste pendant plus de trois jours sur ce Grand Raid des Pyrénées, et ont tous fait preuve d’une générosité et d’une gentillesse sans pareilles !

Elle m’invite à m’allonger dans la salle de repos attenante. Là, un pompier – disons Thibault- et une autre bénévole – Chrystelle – m’expliquent que j’ai descendu le Pic du Midi trop vite en rapport à la migraine et l’absence de sommeil de la veille. Associés à la différence d’altitude subite (2 830 à 1 450 m en 13 km), cela a provoqué un genre de décompression, qui influe sur l’état émotionnel, m’expliquent-t-il.

Les mots rassurants sont un baume sur le corps endolori. La tension et la saturation en oxygène sont normales. Quelques exercices de respiration.

C’est fou comment nous pouvons présenter deux visages différents en si peu de temps. Lunettes désembuées, je repars déterminé, quinze minutes après être arrivé dans un état second.

La suite sera une succession de « moyen-hauts » et de très bas : l’obligation de s’arrêter quatre – cinq minutes à l’ombre, s’allonger et fermer les yeux quand les forces semblent s’évanouir (mais je vais m’écrouler là, non ?) ; l’immense fatigue nerveuse accumulée qui finit par supplanter l’esprit de compétition (tu préfères quoi : tout faire pour finir 6e et risquer de basculer du mauvais côté ou lisser au mieux l’effort pour arriver sur tes deux jambes et la cervelle à peu près à l’endroit ?) ; la chasse permanente aux pensées négatives (je marche alors que je dois facilement courir ici, sans compter que je ne cesse de m’arrêter toutes les deux minutes) ; la nécessité d’oublier la chaleur qui alanguit et le cerveau et le corps entier (mais tu préfères un violent orage ou un bon gros brouillard ?) ; s’échiner à ne pas lever la tête vers le sommet la Hourquette de Nère, pourtant pas si difficile à l’aune des difficultés rencontrées jusqu’à présent mais qui paraît inaccessible (avance mec, avance, pas après pas, et regarde tes pieds) ; la délivrance en haut avant de vite de basculer vers le prochain point de repère (concentre toi dans la descente, concentre toi bordel et ne fais pas d’erreurs) ; un coup l’envie de vomir, un coup les jambes qui se remettent à tourner ; un coup la tête qui vacille, un coup la griserie de la descente qui pointe (force toi à boire, même si l’eau est chauffée par le soleil, et arrose toi au ruisseau ; oh oui surtout, arrose toi).

Le coup de crayon est un peu moins fin

Les trente derniers kilomètres sont communs aux 80 kilomètres, aux 120, aux 160 et aux 220 kilomètres.

C’est une longue procession vers l’arrivée (un chemin de croix ?).

Des regards sont vides. Des jambes balbutient. Des bâtons s’entrechoquent.

Vu au détour d’un sentier et rapporté par la coach. Un coureur du 160 pointe son bâton à l’horizon :

« – Tu le vois, le chien là-bas ? »

Son compère d’(in)fortune :

« – Ah non !

-Oh merde, je commence à avoir des hallucinations. »

A la reconnaissance, la dernière descente du Portet s’annonçait comme un régal, boulevard tout schuss vers Saint-Lary. Après 70 bornes dans les jambes, 11 heures d’effort et d’oscillations émotionnelles, c’est un peu moins le cas. Le coup de crayon, une nouvelle, est un peu moins fin.

Je me laisse glisser et la cours bien, malgré tout, sans chercher à trop en faire : le couteau de la pente transperce les quadriceps ; l’estomac se prend à hoqueter après avoir ingurgité pas loin de dix litres d’eau plate, d’eau gazeuse, de coca, et de la nourriture en veux-tu en voilà ; la poitrine et le cœur tressautent étrangement (manquerait plus que je fasse une autre décompression, avec l’enchaînement des montées – descentes à plus de 2 000 mètres, et la longue descente vers Saint-Lary depuis le Portet) ; les bourdonnements affleurent dans le cerveau et dans les mains ; les derniers kilomètres accompagnés par Manue, Yannick, Etienne, Juliette sont un bonheur tout à la fois délicieux et douloureux ; le franchissement de la ligne, finalement 11e en 12h15 et pas si loin de cette fameuse 6e place, une libération.

Que peut un corps, donc ? Il ne peut pas boire de bière, là tout de suite maintenant. Haché menu, titubant, il lui faut d’abord deux à trois bonnes heures pour se remettre un tant soit peu d’aplomb.

Mais sûr qu’un corps, votre corps et tous les corps, peuvent accomplir beaucoup de choses : tournez la clé, et ouvrez la porte.

Un grand et sincère merci à Manue, Yannick, Juliette, Etienne, Séverine, Thierry pour leur précieuse aide pendant toute la course ; aux bénévoles pour leur dévouement ; aux organisateurs pour leur investissement et leur soutien à Forrest et à toutes celles et ceux présents, de près et de loin, pour encourager. Tellement chouette de remettre un dossard et de vivre ce genre de journée.

Photo Etienne Daguinos

Leave a Reply

Close Menu
Share On Facebook
Share On Twitter
Share On Linkedin