Comment j’ai fini, à l’arraché, mon premier marathon
Comment j’ai fini, à l’arraché, mon premier marathon

Il y a presque (déjà) une semaine, je prenais part à mon premier marathon, le si singulier Médoc (au Nord de Bordeaux), connu pour être le plus long du monde, par-delà ses multiples stands de dégustation. Boire et courir ? Courir et boire ? Courir, et boire ensuite !

« Si tu veux courir, cours un kilomètre. Si tu veux changer ta vie, cours un marathon » avait affirmé la locomotive tchèque, Emil Zatopek.

Le Médoc, déjà en tant que journaliste, est une épreuve à part, comme j’avais eu l’occasion de le relater. En tant que coureur, c’est, effectivement, vraiment autre chose.

Pas de possibilité de s’échauffer en amont de la ligne de départ, comme il est de coutume sur toutes les autres courses. A quarante-cinq minutes du coup d’envoi, il faut donc déjà se frayer un passage pour rallier celle-ci. On y côtoie, pile sur la ligne,  des coureurs aux accoutrements les plus loufoques. L’atmosphère est saisissante. Les équipes déguisées défilent devant le speaker, puis des acrobates, perchés sur une grue, lancent le compte à rebours. Pas de tension sur les visages, barrés par uniquement des sourires.

Sur n’importe quelle autre course, partir à froid m’aurait fait bouillir la marmite. Après les moult péripéties du dernier mois de préparation (lire ci-contre), et une nouvelle chute deux jours avant sur les rails de tram glissants à Bordeaux, on n’est plus à ça près….

Article paru dans le journal Sud Ouest, le samedi 8 septembre, jour du marathon

10, 9, 8, les coureurs au diapason entonnent le décompte. On s’élance à 18 à l’heure, voire plus de 19 dans les plats descendants, sous l’impulsion du vainqueur 2016 Freddy Guimard.

La veille, j’avais couru pour la deuxième fois en douze jours (en tentant de compenser par du vélo et de l’elliptique) : 25’ en footing puis 5’ à 18, où les sensations étaient affreuses.

ça va un peu vite, non ? 

Le surmoi s’affole : ça va un peu vite, non ? La pensée est vite chassée : les jambes ont l’air de répondre ; je mise sur la fraîcheur, sur la joie d’être au départ après avoir été certain, dix jours plus tôt, que ce Médoc 2018 se ferait sur la moto, carnet et stylo à la main pour Sud Ouest, plutôt qu’en débardeur Lynch-Bages. Et puis on se laisse griser et par l’ambiance de ce chaleureux public, et par la sensation de –relative- facilité (mieux vaut cela que le contraire !)

Le tenant du titre Thierry Guibault a la bonne idée de laisser filer le trio Guimard-Mayaud-Dupouy aux confins du 5e. Je me cale dans sa foulée, au moment où le mollet droit commence à siffler. Compensation inconsciente due à la tendinite à gauche. Encore 37 bornes, le doute s’instille déjà, à petites doses.

Déjà, il fait aussi chaud. J’anticipe en buvant abondamment les ravitos préparés et tendus par les frangins qui me suivent sur le parcours à vélo : eau, sirop agave, un peu de magnésium, pincée de sel.

Dans la foulée de Thierry, à 17/18 à l’heure, je sens l’allègre souffle de ma respiration. Je tends l’oreille : lui ne semble pas respirer. Surrégime, même si j’ai l’habitude de respirer fort ?

Le doute ne s’instille plus ; il s’est installé                                                                                        

Je le laisse gentiment filer, vers le 10 kilomètre, préférant maintenir une allure régulière à 17. Seul, j’ai l’impression de sentir la tendinite se réveiller.

Il reste plus de trente bornes, et si j’ai déjà mal, à l’aune de l’ultime sortie longue où j’avais fini en boitant, la suite s’annonce sous les meilleurs auspices !

Le doute ne s’instille plus ; il s’est installé, bien capitonné dans un coin du cerveau. Si le coin devient une pièce, ça risque de devenir problématique.

Heureusement, les pensées parasites qui s’amoncellent sont vite réprimées par l’affectueux soutien du public, sur cette première partie du parcours très agréable. On tape dans les mains des gamins, on remercie les gens qui vous encouragent généreusement (non pas que ma notoriété soit à son acmé dans le Médoc – simplement, le prénom est marqué sur chaque dossard…).

Et les kilomètres défilent, ponctuées d’incessants arrosages, selon un schéma immuable : casquette retirée, copieusement aspergée d’eau pour rafraîchir les neurones, tout en s’abreuvant les jambes, histoire de décontracter le mollet.

Les Dieux du marathon convoqués

Semi-marathon : Thierry est toujours en point de mire. 1h13’ et quelques. Plus de 17 de moyenne. Une pensée vole : 1h17 pour faire 2h30’, soit 16 à l’heure pour le deuxième semi, je reprends confiance.

Mais je ne vois pas si loin : le cerveau vise des objectifs intermédiaires. Je me projette, en gros, tous les 5 kilomètres, en espérant que la douleur au mollet, qui s’est soudainement mise en sourdine, ne réapparaisse pas ; en sommant le pied de tenir ;  en implorant les Dieux du marathon qu’un nouvel avatar ne vienne pas s’intercaler dans mes chaussures déjà bien amochées…

23e km. Premier temps faible. Mon père, derrière en vélo, multiplie les encouragements. Je sens la fatigue. La caboche boue. Besoin d’être seul dans mon effort. Je lui demande de rester en retrait. Je me suis adouci. Il n’y a pas si longtemps, le délicat « ta gueule » aurait fusé (demandez à mes frères…).

Ne pas s’affoler. Mais ça revient vers le 25e. Je maintiens une allure de 16,5 environ, selon les circonvolutions du parcours.

Le sentiment d’un vertige

Le tracé commence justement à se tordre dans tous les sens. La montée du Cos fait mal, comme au repérage, mais je zyeute brièvement en haut sur la montre : 16 à l’heure, et si la pente est plus douce, ça grimpe encore. Rassuré.

Autour du 26e. A 16 de moyenne, je songe qu’il me reste encore une heure de course. Sentiment de vertige. Vite se reconcentrer sur l’instant présent, se focaliser sur le souffle. Je sais que les dix kilomètres qui arrivent sont les plus âpres, comme une bonne quille qui nécessite de l’expérience pour l’apprécier : montées et descentes incessantes sur un sol instable, au milieu des vignobles médocains.

30e : une minute d’avance sur 2h30’. Ah ah, celles et ceux qui avaient pronostiqué 2h40’ et plus sont à côté de la plaque !

Sauf que la foulée devient plus heurtée, moins fluide. J’ai chaud. Le pied semble brûler de plus en plus, et le parcours n’offre plus aucun répit. Mais bon, disons à 15 de moyenne, et en relançant sur la dernière ligne droite de 6/7 bornes, je devrais m’en sortir.

Pilotage automatique

Désormais, le frangin se prend des vents à chaque bidon tendu. Si seulement je pouvais avoir un bidon collé… (pour les néophytes, c’est par là). L’estomac est gonflé, le goût du liquide m’écœure. Je crois que j’ai trop bu en début de parcours. J’en suis sûr, même. J’hésite même à boire de l’eau, car je sens que plus grand-chose ne passe.

Je ne réponds plus aux encouragements. Le pilotage automatique se met en branle. Je ne compte plus en tranches de cinq bornes, mais je regarde au loin chaque panneau kilométrique qui peut me rapprocher de l’arrivée. Je saucissonne chaque kilomètre.

Un deuxième concurrent de Brane-Cantenac me double. Encouragements. Mais je suis incapable de prendre sa foulée. A dire vrai, je n’en ai pas envie. Mon pied prend des décharges sur les maudits cailloux qui parsèment le domaine Phélan Ségur (même pas envie de tremper mes lèvres dans le suave vin que produit la maison).

J’ai mal aux côtés cassées, aux adducteurs, aux mollets. Je rêve d’être à l’arrivée. Mal de crâne. Désormais, je suis planté dans la moindre montée sur ces chemins cahoteux.

Proche de la casse moteur

37e. On quitte par le long chemin en faux plat descendant le château Montrose. Le frangin s’évertue à relancer un moteur dont la surchauffe est proche. La casse, plutôt. « Allez, ça repart là ». Oui, je repasse miraculeusement les 15 à l’heure. Pour mieux ralentir 50 mètres plus loin. On reprend le macadam qui longe l’estuaire.

Retour à Pauillac, sise à 6 bornes. A 25 minutes. C’est quoi, 25 minutes, bordel ? Je ne devrais pas mais je zyeute le GPS. 13,8. Puis 13,5. Puis 13,2.

Podium par équipes avec le château Lynch-Bages

Putain, je n’avance plus. Les muscles à cor et à cri, le cri du corps révèle sa furieuse douleur. Son impitoyable volonté de marcher. Et de vomir, aussi. Mais bon, c’est mathématique : si je marche, je retarde l’arrivée, et la délivrance afférente. Non, je retarde la délivrance, et accessoirement, l’arrivée.

L’ami Nico Jirot me dépasse. Ce n’est pas le mur que je prends, c’est une forteresse. J’ai la sensation de pouvoir être en mesure de le suivre. Mais, mentalement, je suis vide. Asséché par les incessants questionnements des trois semaines précédents : fracture de fatigue ? Pas fracture de fatigue ? Vais-je pouvoir courir ? Le thermomètre de douleur oscillait constamment : tiens, ce midi, j’ai moins mal ; trente minutes plus tard, c’était l’inverse.

Pourquoi s’infliger cette douleur? 

Deux semaines avant la course, le moral sens dessus dessous, j’aurais donné cher pour me retrouver sur cette ultime ligne droite.

Maintenant que j’ai l’heur d’y être, je me demande ce que diable je fous là. C’est dingue ce que l’esprit humain est capable de médisance. Pourquoi s’infliger cette douleur ? J’ai envie de me téléporter cinq kilomètres plus loin.

38e. A ce rythme, désormais, encore vingt minutes. Interminable.

Recru de fatigue avec l’ami Yannick Dupouy !

D’habitude, je me concentre sur le moindre panneau 300 mètres plus loin, puis une fois celui-ci atteint, sur l’arbre situé deux cent mètres après. Et l’épuisement, un moment, s’évanouit.

Mais ces habituelles pensées parades auxquelles on se cramponne comme le funambule qui cherche son équilibre sur son fil ne résistent pas à la fatigue et à l’immense envie d’en terminer. Et le champ de vision de l’insigne se mue plutôt en chant du cygne.

Je suis comme ces échassiers qui marchent de guingois

C’est dingue comme la perception du temps est différente selon les moments. En course, comme dans la vie.

Là, je regrette aussi ce premier semi trop rapide…Je suis un automate. J’ai des frissons. C’est comme si j’écrivais un (mauvais) papier avec mes orteils. Ou avec un stylo sans encre. Dans le vide, quoi.

Je prends, presque machinalement, une pâte de fruit. Je ne sais même pas pourquoi. Mais, si, un peu de sucre pour repartir de l’avant. T’as raison, ça troue le ventre plus qu’autre chose.

41e km. On n’a jamais été aussi proche ! Sauf qu’on est sur le Médoc. Et ce dernier kilomètre, mal placé, fait plutôt 1,5 km. Mais c’est, aussi, tout ce qui fait le sel de ce marathon.

J’aperçois le virage au bout de la ligne droite. Puis l’arche d’arrivée. Toute mon échine est parcourue d’un formidable soulagement, mêlée à une joie profonde. Il n’est plus question de place et de temps (9e en 2h39’26 »).

Je suis comme ces échassiers qui marchent de guingois. Je me dis, sur le coup, plus jamais ça.

Quelques heures après, dans la foulée d’un plantureux ravitaillement (œnologique s’entend), je me dis, vivement le prochain…

Le professeur Emil n’est pas loin d’avoir raison, quand même : si le marathon élève la connaissance de soi, je n’en demeure pas moins un élève profane du marathon.

Photos : Rémy Jégard, Bernard Ballanger.

Cet article a 2 commentaires

  1. Excellent récit , merci pour se voyage sur le marathon du Médoc 🏃 2018 ,

    1. Merci Yves. J’espère que j’aurais autant de choses à raconter l’année prochaine !

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