La disparition du téléphone

Je marche sur ce sentier sans aspérité, encadré des deux côtés par de fins fils de fer. La montagne, espace naturel sécurisé, de ce côté-ci du Cantal. Je venais de passer cinq jours en Auvergne, à chroniquer des restaurants gastronomiques. C’était le dernier jour, et j’avais fait un léger crochet par le Pas de Peyrol. Mes yeux parcourent les grands blocs de pierre qui surplombent le Puy de Peyre Arse, à 1 806 mètres d’altitude. Je ne sais pas si le sentier balisé y mène. La meilleure façon de le savoir, c’est d’explorer. Les fils de fer sont désormais en congés. Tout droit dans la pente. Les mains effleurent la broussaille qui a quitté ses habits de neige. Je sens la chaleur du souffle, et ma poitrine qui aspire de grandes bouffées d’air.

C’est si bon, de jouer avec l’escarpement.

C’est si bon, de sortir du chemin tracé.

J’ai prévu une boucle de 30 kilomètres, par-delà la chaîne des Puy. J’arrive à ce qui ressemble à un col.

En contrebas surgissent des pâturages vert purs. Un peu plus haut s’agenouillent des rangées d’arbres, marrons tristes. Un peu plus haut, encore, des cheveux de broussailles peignées de minuscules étangs blancs que la progression du printemps rendra bientôt à l’état liquide.

En face, les nuages taquins plaquent un grand gant gondolé sur la chaîne des Puy, qui sort de l’hiver.

La montagne, un musée d’art contemporain à ciel ouvert.

« Oh non, non, non. Pas ça ». Mes doigts palpent l’arrière de ma ceinture de trail. J’enlève mon sac de randonnée. Je le fouille de fond en comble. Il n’y est pas, j’en suis certain, mais bon, on ne sait jamais…Mes yeux scrutent mes pieds. « Oh, non, non, non. Pas ça ».

Je les relève. Ma main saisit le Puy Mary, et ses 1 784 mètres d’altitude. Il paraît si loin. Il est si proche. Mes cinq doigts tracent un arc-de-cercle et dessinent la distance que je viens de parcourir en soixante minutes à peine. Il y a combien, quatre, cinq kilomètres ?

Il se trouve dans cet interstice. J’étais au sommet du Puy Mary, il y a une heure. J’avais fait une photo sans intérêt, que j’avais envoyée sur le groupe whatsapp de la famille.

Mon corps est placide mais mon esprit panique, une paire de secondes. Une partie de mon être s’est évanoui. Je suis déconnecté du monde et mon cerveau s’emballe. Comment je fais pour porter mes nouvelles ? 

Je rebrousse chemin. J’essaie de me retracer mentalement le parcours que je viens d’effectuer, dans l’autre sens. Mes yeux balaient la sente. Comment je fais pour rentrer chez moi, à plus de 7 heures de route ? Non, je n’ai pas pris ce sentier qui part en coude, j’avais coupé. Comment je fais pour que l’on me transporte les nouvelles ?

Je retrouve la pente abrupte que j’avais gravie avec les mains. Il a peut-être glissé de la poche extérieure de la ceinture. Et je vais poster quoi, ce soir, sur instagram ? Mais s’il a glissé, il a dû dévaler au cœur de l’épaisseur des broussailles. Je tâtonne. Je me plais à penser que l’appareil va sonner, au moment où j’explore la végétation. Une aiguille dans une botte de foin, vous savez…Il est en mode silencieux, l’objet.

L’affolement s’est très vite dissipé. Je me dis, mentalement. J’ai ma tête. J’ai mes deux bras. J’ai mes deux jambes. Je n’ai pas perdu les clefs du van. Et quand bien même je les aurais perdues, j’ai ma tête, mes deux bras, mes deux jambes. J’ai le pressentiment d’une libération, tout au fond de moi.

Je retrouve la brèche de Rolland. J’aperçois, à une centaine de mètres, un couple qui patiente. Ils me voient, aussi. Ils ne se remettent pas en mouvement. Ils ont récupéré mon moi virtuel, je le sens. « Quel est votre numéro ? » me demande la femme. Non, ils n’ont rien vu. « Quelque fois il est resté dans le sac ». Je souris. Je m’étais arrêté deux fois supplémentaires sur le chemin, pour vider le sac de rando. Un miracle, peut-être…

« Ça sonne ». Je me plais à penser qu’il s’allume là, à quelques dizaines de mètres. Le couple de randonneurs prend mes coordonnées, des fois que.

Je (re)monte au Puy Mary, descendu un peu plus tôt dans la matinée, par les mêmes escaliers créés par l’homme. J’aurais pu le perdre au début de la descente, aussi, quand je l’ai remis dans la poche arrière de la ceinture, après que l’alarme de 9h30 heures avait sonné. J’ai un doute. C’est 9h30, ou 10 heures ? Si c’est 10 heures, ça ne sert à rien de remonter, il était encore avec moi quand j’étais passé. Je me demande, au passage, pourquoi j’avais mis une alarme à cette heure-ci.

Un couple, en haut, plus jeune que le premier. « Il est quelle heure, s’il vous plaît ? »

Eux aussi prennent mes coordonnées. L’ouvrier en pantalon orange que j’avais croisé plus tôt n’est plus au sommet. Il monte là, souvent, avant de travailler. Il a dû relayer son collègue, qui déneigeait en tout début de matinée à la fraise le versant sud du Puy Mary. La route sera de nouveau ouverte début mai, dans deux semaines.

Je redescends le Puy Mary, zyeute un peu partout. Rien. Je retrouve le van, en courant. La boucle de trente kilomètres s’est muée en un (long) aller-retour.

J’entre dans la boutique restaurant au niveau du col, ma tablette dans la main. « Vous avez du wifi ? » J’ai accès à whatsapp…Je préviens mes proches. Un randonneur, dans un coin, recharge son portable. « Essaie avec google, il peut le localiser ». Je roule des yeux ronds. C’est possible ça ?

« samsung galaxy S2. Batterie, 52% » affiche l’écran de la tablette.

Je peux appeler mon appareil, qui sonnera même s’il est en silencieux. Je peux bloquer mon compte gmail, à partir de là. Mais google n’est pas capable de me dire la position précise. J’appelle bouygues telecom, avec le téléphone fixe de la boutique, que le saisonnier belge me tend très gentiment. L’affable ouvrière standardiste pianote, à l’autre bout du fil. « Je peux vous rappeler au 09 88 77 32 33 ? » « Euhhhh… Non, ce n’est pas mon numéro ». Quelques secondes d’hésitation. « Ah si ! J’appelle du fixe d’une boutique ».

La communication coupe. Le fixe n’a plus de batterie. Mon ami saisonnier le remet sur son étui.

« 48% de batterie », affiche désormais l’écran. Je pense à la trace strava de ma randonnée : les secondes s’écoulent. Sont-elles plus lentes dans les cheveux broussailleux de la montagne ?

Le fixe est secoué de spasmes. « Pas sûr qu’il ait assez rechargé » sourit le saisonnier. « Non, je suis désolé, je ne peux pas localiser votre téléphone. Vous voulez bloquer la carte sim ? »

Je décline. Qui sait, les deux couples de randonneurs.

Café et tartine auvergnate. Il est 14 heures 30. Sept heures de route, pour rentrer. Le surligneur vert voyage sur les pages du Guide de la route. Bon, oui google maps m’a un peu aidé, qui m’a indiqué la route la plus courte.

Je glisse sur un bout de papier au saisonnier mon mail, mon adresse, mon numéro sur un bout de papier. Pourquoi j’ai noté mon numéro, d’ailleurs ? Je quitte la boutique-auberge. « samsung galaxy S2. Batterie, 42% »

Je roule. Mes oreilles n’écoutent pas les podcasts que j’avais téléchargés sur l’appareil. Mon coude posé sur l’accoudoir, mes doigts sondent à deux reprises le siège passager. Mécaniques, ils veulent pianoter l’instrument, à la recherche d’un nouveau message, d’un email non lu, d’une notification twitter. Ma caboche vrombit. Le geste est ancré en moi. Mes doigts se sentent orphelins mais mon esprit se sent plus léger. Et mes yeux impriment partout, par-delà l’écran du pare-brise.

« Y’a moins bien mais c’est plus cher », c’est écrit, à l’entrée de Moissac.

Guide de la route pendu sur les genoux, je descends dans l’Hexagone mais les numéros des pages montent.

L’écran de mon appareil ne me dit pas « arrivée dans 5h34 ». J’entre dans le Lot. « On y est bien. On y vit bien » vante l’insigne.

Je compte en kilomètres, et je saute de panneaux en panneaux. « Capdenac-Gare, 12. Villefranche-de-Rouergue, 47 ».

Les départementales sont des phares dans la nuit de la route sans mobile.  

Je me connecte au monde et à moi-même.

A Bagnac sur Célé, je dois prendre la départementale D41, sur la gauche. Le trait épais rouge du Guide se mue en fluet trait blanc. Une grande route. Une petite route. J’hésite, les panneaux ne sont pas clairs. La vitre du van s’abaisse. Un grand sourire. « Bonjour ! » Deux personnes hélées, dans un café : « Saint-Felix, c’est bien par ici ? »

Je repense au petit d’un ami proche. « Ok google, c’est par où pour aller à Bordeaux ? »

google avait répondu. Mais google n’avait pas dit « bonjour ». Et n’avait pas souri. Et n’avait pas agité de bras pour saluer.

Les panneaux ouvrent des champs. La veille, j’avais mangé chez un chef étoilé. A la fin du déjeuner, son index droit fouillait l’horizon, par-delà la grande baie vitrée qui offrait une vue imprenable sur l’Auvergne, et cette petite pisciculture où s’épanouissait son ombli, pendant que son index gauche dessinait le village d’où un artisan faisait jaillir la farine de lentilles blondes, source d’une sublime brioche. Sur la route du retour, mes jambes et ma tête avait poursuivi la randonnée culinaire achevée par le palais des heures plus tôt. Tiens, ici, des chevilles ouvrières ont fabriqué le couteau d’Issoire, qui avait accompagné le repas. Tiens, ici, ont prospéré les sublimes asperges.

Je continuai, le lendemain, dans ces hameaux que je ne connaissais pas.

Les yeux ne regardent plus seulement des panneaux sans les voir : désormais, le corps s’enracine au cœur de ces villages et de ses producteurs.

On y fait quoi, à Capbenac, traversé par le Lot, à quelques encablures de Figeac ?

Mes yeux alternent entre les pages du Guide et les serpentins du macadam. Une route verte, signe de son pittoresque, suit les courbures du Lot. Je ne suis plus dirigé par une voix sorti des ténèbres d’un outil sans âme. Je suis mon propre pilote. Je pense à celles et ceux qui cartographient les routes. A celles et ceux qui décident d’accoler à un lieu le pictogramme bleuté, comme une coquille qui s’ouvre, signe d’un chouette panorama. Tel le « Saut de la Mounine ». Quelle est l’histoire de ce lieu ? St-Cirq Lapopie, estampillés deux étoiles par le Guide, quelques menus kilomètres au sud de la « Grotte du Pech-Merle ». Je n’y vais pas, ce n’est pas ma route, mais les yeux naviguent sur la carte et je voyage dans ma tête. 

Ça existe, smartguide, dans le dictionnaire ?

J’arrive à 22 heures passés. Je verrouille le van. Ma main, machinale, parcourt la poche du jean. La poche est vide, évidemment. Mon cerveau bondit de honte. « Je suis aliéné ». Le geste est ancré. Je pars en vacances avec ma soeur, en van, dans trois jours. Furieux désir : ne pas racheter ce malheureux instrument.   

Comment faisaient-ils, avant, pour vivre sans ? Comment faisaient-ils pour tracer un itinéraire ? Comment faisaient-ils pour payer ? Comment faisaient-ils pour se donner rendez-vous ?  Comment faisaient-ils pour s’informer ? Comment faisaient-ils pour communiquer ?

Je repense à une discussion récente avec ma grand-mère, à qui j’avais lu un texte écrit à plusieurs mains, qui figurait un monde nouveau où les gens se parlaient dans la rue. « Cela me rappelle mon enfance. Nous étions tous ensemble, dans la rue ».

Ma sœur me convainc. C’est mieux si je suis joignable…J’achète une carte sim, mais je n’achète pas de rectangle virtuel. J’en ai un vieux qui traîne.

Je l’embarque, sur un ou deux sorties vélo. Il me sert de chronomètre et de trace strava. Il s’éteint, régulièrement, d’un coup. Je ne me souviens pas de mot de passe de mon compte yahoo. Très bien, je n’ai pas accès à mes mails. J’ai toujours mes messages whatsapp sur ma tablette, je ne comprends pas pourquoi. Je n’ai pas envie de les perdre – la plupart concernent le travail et je ne les ai pas enregistrés avant ; du coup je ne configure pas whatsapp sur mon vieux téléphone. Je n’ai ni messenger ni instagram ni twitter ni linkedin, car la mémoire interne du téléphone est trop faible car je ne me souviens pas de mes mots de passe car je n’en ai pas très envie, aussi. Suis-je moins intelligent, du coup ?

Je retrouve, en gros, l’usage premier d’un grelot : appeler, être appelé ; envoyer un texto, recevoir un texto. J’ai quand même quelques outils superfétatoires : le calendrier, la calculatrice, l’application strava (qui peut s’éteindre à tout moment, donc), l’appareil photo qui prend d’horribles photos, le gps qui met un peu de temps à charger – c’est utile pour rallier un « parkfornight » dans une grande ville afin que le van somnole dans un endroit sécurisé ; eh oui, la carte du Guide n’était pas assez précise. C’est utile car nous sommes conditionnés. Mais nous aurions très bien pu demander aux gens, sur bord de la route. Non, ce n’était pas impossible. Oui, nous aurions mis plus de temps. C’est comme changer de verres de lunettes : une question de focale.  

Pendant les quinze jours de vacances, j’avais mon vieil ami dans la poche. Je ne l’entendais jamais Toujours en silencieux. Les doigts ne l’ont quasiment cherché. Les doigts ne l’ont quasiment jamais pianoté.

Je n’ai pas envoyé de messages whatsapp avec des photos. J’ai envoyé des cartes postales avec une écriture manuscrite.

Mes yeux se sont affermis. Mes sens se sont développés.

Un jour, à Lisbonne, nous passons trois heures assis sur un banc, dans le vieux quartier de l’Alfama : les spectacles de fado factices côtoient les vêtements qui pendent aux fenêtres des petites ruelles immémoriales du quartier. Des skateurs investissent les trois bancs au milieu de la placette. Les touristes défilent. Ils s’approchent de la barrière métallique qui délimite la placette du miradouro et les toits des vieilles habitations que le regard embrasse, en deçà. Leur œil gauche survole la vue plongeante sur le Tage paisible et le ponte du 25 abril, hommage au premier jour de la révolution des œillets. Une photo du paysage, un selfie, couvés par la lumière déclinante du jour. Leur œil droit, borgne, aperçoit tout juste l’ombre flouté des skatteurs. Ils font demi-tour et se dirigent vers le prochain miradouro où la carte mémoire de leurs tubes attachés à leurs mains collectionnera des photos et des photos et des photos.

J’étais heureux de ne pas avoir eu l’idée, une seule seconde, de capturer une story instagram pour mes « followers » – ça fait combien de temps, d’ailleurs, que je n’ai rien mis sur « insta ? »

Nous observons. Les détails architecturaux. Les ombres qui apparaissent et disparaissent. La façon dont les extrémités des bancs sont rouillés par les impacts des skates. Comment la lumière glisse sur le quartier, presque à se mouvoir dans le Tage même.

Quand nous partons, un signe de la tête, un sourire, et l’un des skatteurs qui tend sa main. Nous n’avons pas échangé un seul mot, avec eux.

Je me souviens de ma réaction, au moment de La Disparition. « Oh non, non, non, pas ça ».

J’avais perdu une partie de moi. J’ai, plutôt, découvert des parties de moi.

Un bout de moi virtuel vibre, peut-être, encore dans le Cantal.

L’idée me plaît de savoir que dans la montagne, à des centaines de kilomètres désormais, un appareil et une carte mémoire traînent, quelque part. Qu’un jour, peut-être, quelqu’un le retrouvera. Qu’il verra des photos. Qu’il verra des traces. Des messages. Des lignes écrites sur un bloc-notes sans papier dactylographié.

J’ai appris à désapprendre. Le retour des vacances a été un fracas. J’ai appris à réapprendre.

J’ai lu tous mes mails, en retard. Sur l’un d’entre eux, il était question des législatives. « Nupes », c’était écrit. J’ai cru, au début, que l’expéditeur de la missive était saoul. Je n’avais pas regardé les nouvelles du Monde et de France pendant 15 jours.

Je me suis résolu à acheter un nouveau dispositif – reconditionné, au retour des vacances. C’est un outil de travail. J’ai désactivé moult applications. Je me surprends, parfois, à le saisir, quand je travaille, quand je roule, même quand je suis avec des amis. Juste pour vérifier que je ne loupe rien. Tiens, quelqu’un m’a textoté tiens quelqu’un m’a envoyé un message sur whatsapp ou quelqu’un m’a écrit sur messenger ou j’ai un mail important qui vient de tomber. Et, au fait, instagram ? linkedin ? twitter ? C’est plus rare mais la main frénétique tambourine encore, parfois, toutes les applications.

Je repense à un ami qui maugréait car il ne pouvait pas payer, dans un restaurant, avec son smartphone. « Tu es sûr que l’avenir de notre monde est la digitalisation à tous crins ? » je l’avais questionné. Le grelot qui paye, qui prend en photo, qui calcule, qui « calendre », qui enregistre, qui mesure, qui « télévisionne », qui appelle, quand même, un peu, qui textote, qui « vidéaste », le grelot qui grelotte pour rappeler un anniversaire que l’on aurait sûrement oublié sinon. Le grelot qui rend plus intelligent ?

« Oh oui, oui, oui, ça ». Il y a des jours, désormais, où je me prends à rêver de perdre mon portable.

Laisser un commentaire