Journal de bord : quel prix payer pour la victoire, olympique ou personnelle ?   
Journal de bord : quel prix payer pour la victoire, olympique ou personnelle ?   

La France, confinée, vit au ralenti. Comment continuer à s’entraîner ? Dans quel but, alors que la saison estivale, se profile, blanche ? Pour quoi faire ? Le faut-il ? Quel sens donner à tout cela ?

Les épisodes précédents avaient été publiés sur Lepapeinfo, le 7e est à lire sur mon site internet.

Plus que la saison estivale, seul le vent risque de faire voleter les feuilles de l’automne et non pas les  foulées aériennes qui papillonnent sur le macadam, des marathons de Berlin à Fukuoka en passant par la classique Paris-Versailles (trois courses sur route d’ores et déjà annulées), en attendant, probablement, les suivantes. La patience est, ces temps-ci, le dossard que le coureur à pied épingle tous les jours à sa poitrine et j’en profite pour (re)découvrir certains documentaires.

Tel « The price of gold », que l’on pourrait traduire par : « Le coût de la victoire ». Excellent documentaire suédois sous-titré anglais. Carolina Klüft, Susanna Kallur, Kajsa Bergqvist, Christian Olsson racontent leur (con)quête impitoyable de l’or olympique, conquête escortée de larmes, de tibias troués, de corps martyrisés.

Documentaire saisissant, documentaire presque effrayant, dont on ne sait pas quoi penser, in fine.

Car le corps frissonne à la vue de gamins de 10, 11 ou 12 ans stoppés par des fractures de fatigue.

« Le coût de la victoire », cette question résonne avec d’autant plus de férocité en période de confinement : jusqu’alors, l’entraînement et l’enchaînement des objectifs obéissaient à un mode automatique. Plusieurs experts et épidémiologistes ont déjà averti : si un vaccin n’est pas trouvé, les Jeux Olympiques n’auront pas lieu.

Manque, addiction ?

Alors, à quoi bon s’entraîner corps et âmes ? La vie des sportifs de haut niveau est pareille à une grande roue infatigable, dans les fêtes foraine. Entraînement, récupération, alimentation, entraînement, sommeil. Sommeil, entraînement, alimentation, récupération, entraînement.

Certains athlètes professionnels, tous sports confondus, sont, par exemple, en dépression, et des psychologues ont déjà alerté sur les effets possiblement dévastateurs de cette période sur leur quotidien et/ou leur futur. Ils étaient vénérés, ils étaient applaudis, ils étaient choyés ; l’actualité les a, aujourd’hui, abandonnés.

Mais ce manque (cette addiction ?) n’appartient pas qu’aux tous meilleurs qui lorgnent les médailles olympiques. Il s’inocule dans les veines des coureurs amateurs, aussi.

L’Equipe a donné la parole dimanche dernier à des marathoniens étiquetés 2h28’ et quelques. Glenn y avouait une « vraie dépendance à la course et avoir besoin de faire des bornes ». Constat que partageait Renaud : « C’est difficile de ne plus s’entraîner comme avant lorsqu’on est compétiteur. Pour nous, ce n’est pas juste un footing. On a un besoin vital de courir »

Le journal poursuivait : « Pour étancher « sa soif de kilomètres », Romain, lui, fait avec les moyens du bord pour réaliser encore jusqu’à dix séances par semaine. À ses sorties d’une heure, respect des règles du confinement oblige, il ajoute, parfois, plusieurs tours de garage souterrain dans sa résidence. « Parfois, je me demande pourquoi je fais ça car je n’ai pas de compétitions prévues ». »

Combien d’entre nous sont prêt.e.s à faire des tours de garage pour se satisfaire, soulagé.e, du kilométrage accompli le dimanche soir venu ? C’est à se demander si on ne fuit pas quelque chose, parfois…

J’ai été en sports études puis en pôle espoirs : revêtir le maillot de l’équipe de France a figuré parmi mes objectifs – et vivre les émotions incomparables afférentes.

J’ai privilégié mes objectifs sportifs aux études et au travail, sans pour autant les mettre en sommeil (ç’aurait été une grave erreur).

J’ai connu la fracture de fatigue, comme dans le documentaire suédois.

Je me suis surentraîné, aussi.

Je me suis imposé des contraintes superfétatoires, refusant parfois la moindre soirée, la moindre sortie, limitant la vie sociale au maximum ; j’avais créé, in fine, les conditions de l’échec.

Le goût du jeu

J’avais –et j’ai- des limites, tout de même. Les anti-inflammatoires pris à foison avant l’entraînement comme les listent avec effroi les athlètes suédois dans le documentaire afin que le corps puisse ingérer les secousses à venir ; non, jamais.

Le jeu en vaut-il la chandelle ?

C’est que l’on perd le goût du jeu, justement, parfois. Courir comme un gamin et s’affranchir et du chrono et du temps, je suis parvenu à le faire quelque fois pendant le confinement. Humecter ce goût de l’effort si suave. Mais la compétition et les allures sont tellement ancrées en nous qu’il est difficile (impossible ?) de s’en abstraire totalement.

Cela faisait plusieurs jours que je caressais l’envie de m’abandonner sur un fartlek plutôt long. J’étais fatigué des travaux réalisés dans la maison, et je pestais devant mon allure de sénateur, le nez souvent pendu à la montre, plutôt que d’apprécier le moment…

Je continue de « m’entretenir » six fois par semaine, entre 80 et 90 kilomètres par semaine. J’essaie de tenir compte de mes erreurs passées, d’éviter de me griller mentalement quand l’heure de la vraie reprise (dans deux mois, dans quatre mois, dans huit mois ?) aura sonné en m’imposant de trop fortes contraintes : j’adapte le plan selon les sensations du jour, je ne double pas, et j’essaie de privilégier le plaisir. L’autre jour, j’ai stoppé la séance de gainage au bout de deux minutes. Lassé, pas envie…

La course à pied est un magnifique moyen d’évasion, de fusion dans son environnement, de dépenses des calories qui fait office, par ricochet, de baume à la culpabilité : levez haut la main celles et ceux qui n’ont pas tendance à se « venger » sur le chocolat et autres pâtisseries, ces dernières semaines !

Pourquoi « s’infliger » des tours de garage ?

Je n’ai jamais pris d’anti inflammatoire, ou de doliprane, avant un entraînement, mais je me rappelle avoir fait de la mésothérapie la semaine précédant mon premier marathon, le Médoc en 2018 (c’est autorisé, je précise).

Anesthésier la douleur de la tendinite le temps du marathon. Je m’en voulais, au plus profond de moi, mais c’est comme si l’appel de l’objectif avait été trop fort. Pas de miracle, hein, je n’avais pas pu courir pendant les deux semaines avant la course, et le vélo et l’elliptique ont leur limites : j’avais donc pris la foudre lors des dix derniers kilomètres.

Mais j’étais heureux d’avoir pu courir et tenter ma chance, après un été d’intense préparation. Je crois surtout que j’étais heureux d’avoir pu éviter la dépression de NE PAS pouvoir m’aligner. J’espère que je ne le referais pas, si la situation venait à se représenter, et que j’accepterais la situation.

Le jeu en vaut-il la chandelle ?

La question fondamentale est ce qui nous meut : pourquoi « s’infliger » ces tours de garage, presque de manière masochiste, ou un aller-retour dans sa rue pour faire 20 secondes de plus et arriver à l’heure pile demandée -20 secondes qui, nous le savons au plus profond de nous, ne changeront strictement rien à notre forme ?

Susanna Kallur concluait le documentaire : « Je donnerais ma vie pour de nouveau vivre cette sensation : être sur la ligne de départ et savoir que je suis en forme ».

J’ai encore ancré en moi le chatoyant souvenir des départs du marathon puis des 10 km de Valence, respectivement en décembre et janvier dernier. Et cette délectable sensation d’avoir traduit cette forme sur le macadam (un crash sur le marathon ; un record personnel sur le 10 km).

C’est le même rythme qui tambourine dans nos cœurs avant les France de cross.

C’est ce que ressentent aussi Glenn, Romain, Vincent, les sportifs de haut niveau et toutes celles et ceux qui mettent leur vie sociale entre parenthèses pour préparer trois mois durant un marathon, qu’il soit accompli en 2h10’, en 3 heures, en 4 heures, en 5 heures : être au départ d’une grande course, être au départ de SA grande course, et sentir que son cœur palpite d’une forme étincelante…

Les autres épisodes :

Journal de bord – Episode 6 

Journal de bord – Episode 4

Journal de bord –  Episode 3 

Journal de bord – Episode 2 

Journal de bord – Episode 1

 

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